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(Extrait* de : Les Enfants Malades de Papa Doc)

Publié le 2 juin 2015

Par : Castro Desroches*

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Pour une raison que je n’arrive pas encore à décoder, les candidats qui me sont proches tendent toujours à obtenir des scores en dessous de zéro aux élections présidentielles. Je ne peux pas compter sur eux même de 1 à 5%. Serais-je en proie à une déveine cordée ? Devrais-je aller prendre un bain de chance aux Sources Puantes ? Devrais-je, comme la plupart des candidats, me réfugier dans le doux vodou et confier mon destin à un houngan tout-puissant ? Devrais-je continuer à croire en mon étoile et confier mon avenir météorique à l’Église très peu catholique ? J’ai oublié de faire le signe de la croix avec la main gauche en passant récemment devant l’Église Ste Bernadette. Mea maxima culpa. Devrais-je me jeter dans les bras des pasteurs incultes des cultes et les forces occultes de la zombification ? Les sectes et les insectes qui inoculent la maladie incurable de la léthargie et du rêve éveillé. Les tsé-tsé ?

Le pasteur Théophile Excellent ne veut pas passer sa vie à prêcher à ses ouailles. Il réclame une plus large audience. Lui aussi, il veut être président. Son résumé de 22 pages, publié en grande pompe dans la presse évangélique, est vraiment impressionnant. Portrait idyllique de séraphin. Sait parler en langues dans quatre langues différentes, de préférence en anglais. A Traduit les Saintes Écritures de l’hébreu au créole. Spécialiste des sermons sur la montagne aux alentours du Pic Macaya. Guérisons miraculeuses du choléra, du sida, du chikungunya, de l’Ébola et de l’eczéma. Diplôme summa cum laude en théosophie. Doctorat en théophanie. Exorciste. Charmeur de serpents à sonnette. Maîtrise en démonologie. Licence ès lettres à l’École du Dimanche. A commencé à prêcher à l’âge de 9 ans. A sauvé 26 personnes au cours de son premier sermon. Et patati et patata.

Ce qui est certain, c’est que beaucoup de ces pasteurs, qui essaient de me barrer la route à la Présidence, savent bien conjuguer les verbes Avoir et Pouvoir. On ne peut pas leur demander d’être aussi savants que Louis Pasteur mais au moins ils savent compter : la dîme, la collecte, les fidèles, les infidèles, les agneaux de Dieu, les brebis galeuses, le bon, la brute et le truand. Ils savent faire des calculs arithmétiques et politiques. Ils savent chanter des cantiques à la gloire des dictateurs. Donner l’absolution instantanée pour les crimes passés, présents et à venir. Convertir le mal en bien. Défier la décence et les lois de la pesanteur. Marcher sur les eaux marécageuses pour entrer dans la fosse au lion. Transformer le poison en poisson. Entrer dans le ventre du poisson et espérer y vivre ivres de joie et de bonheur pendant quarante jours et quarante nuits.

Je cherche un sortilège pour sortir gagnant des élections. Un charme. Un talisman porte-bonheur. À défaut de gagner Moi-même, je suis prêt à faire, temporairement, une alliance ou une mésalliance avec un candidat plus fortuné. Avant de devenir Papa Doc, Duvalier n’a-t-il pas fait ses premiers pas dans le gouvernement d’Estimé ?

Je n’arrive pas à me rapprocher d’un autre candidat susceptible de gagner et de me donner une chance de prouver mes capacités mentales. Très modestement, je serais prêt à servir mon pays en tant que Premier ministre. J’accepterais même le poste de Directeur de la Loterie Nationale et des Jeux de Hasard. Ministre à la Condition Féminine ? Voilà ma gloire ! Ambassadeur Plénipotentiaire en Irak ou en Afghanistan ? Pas de problème. Cela me permettrait de tuer le temps avant mon retour triomphal à Port-au-Prince, à la veille des prochaines élections.

En 2006, l’un de mes anciens élèves du Collège Canado-Haïtien a obtenu 0.16%. Bravo, mon fils ! Si l’élève ne dépasse pas le maître, il n’y a pas de progrès. Je me faisais parfois des doutes sur la qualité de mon enseignement. Mon disciple a reçu 0.16% des voix. Je suis sûr aujourd’hui d’avoir fait du bon travail et d’avoir combattu le bon combat. Si seulement il avait gagné ! Nous aurions pu former, lui et Moi, un gouvernement de coalition nationale. Je serais sûr de recevoir en cadeau le Ministère de l’Éducation Nationale.

La même année, le Dr Charles Poisset Romain (pasteur protestant à ses heures perdues), mon ancien professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure obtenait 0.19% des voix. Bravo, cher maître ! À force de prêcher dans le désert, j’ai toujours su que vous arriveriez quelque part. 0.19% ? Avec un score aussi éloquent, on voit clairement qu’il y a un Dieu pour les candidats malheureux. Mon ancien prof candidat à la Présidence ? Quelle joie pour moi ! Si seulement il avait gagné ! Je suis sûr qu’il m’aurait confié le Ministère de l’Imagination. Autrement, je n’aurais aucun problème à accepter le Ministère des Cultes.

Maître Gérard Gourgue, mon ancien patron à l’Institution Secondaire Gérard Gourgue, située à l’Avenue O, a obtenu 0.3% des voix. Oh, oh ! Il venait d’abandonner un poste important à Paris pour une cure électorale à Port-au-Prince. Manucure, pédicure, coiffure, et déjà il est prêt pour la Première Magistrature de l’État. 0.3% des voix ? Mais l’essentiel, voyez-vous, ce n’est pas de gagner mais de faire acte de présence puisque les Haïtiens ne connaissent pas le goût de leur bouche. En tout cas, je dis bravo Excellence ! Avec vous à la barre, je serais sûr de trouver un poste diplomatique à l’île déserte de La Navase, devenue on ne sait trop comment territoire amérequin. Heureux bénéficiaire d’une sinécure si longtemps convoitée, je pourrais enfin lire et relire Le cri des oiseaux fous de Dany Laferrière, Le droit à la paresse de Paul Lafargue et Le petit livre des gros égos d’Édouard Launet.

En dépit de mon score plutôt faible (0.00%), je ne désespère pas de gagner un jour à la loterie électorale. On saura alors qui est le vrai taureau dans ce pays foutu. Je ne suis pas né par hasard au mois d’aimer. Comme tous mes compétiteurs, j’aime le pouvoir d’une passion folle et dévorante.

En attendant la tenue des prochaines élections, je n’arrête pas de penser pour le pays tout entier : de l’Île de la Tortue à l’Île à Vache en passant par L’Île de la Gonâve. Je panse également les plaies purulentes de mon ego meurtri par tant d’années d’échec et de frustration. Une victoire future aux élections bidon est-elle encore possible ? Ma boule de cristal serait-elle en train de rouler lentement vers le Champs de Mars ? En Haïti, disait Justin Lhérisson, l’impossible est possible et le possible impossible. On a vu des gérontes militaires illettrés devenir chefs d’État. On a vu un minable de 19 ans devenir président à vie. Pourquoi devrais-je donc désespérer ? À bien y regarder, rien de grand et de beau ne se réalise sans un grain de folie. Palais national, effondré ou debout, je suis fou de vous !

J’attends le mot final des pays amis d’Haïti pour savoir si je vais pouvoir passer un jour de l’asile psychiatrique au palais présidentiel. On a tout essayé dans ce pays depuis l’indépendance. Je ne sais pas pourquoi on ne placerait pas un zombie ou un fou à la première magistrature de l’État. Après le règne des plus coupables, c’est maintenant l’ère des moins capables. La politique du pire réserve parfois des résultats surprenants.

En tout état de cause, si je ne sors pas vainqueur aux prochaines élections, je vais me hisser au-dessus de la mêlée. Je ne vais pas demander au Conseil Électoral de recompter les bulletins. Je ne vais pas demander aux puissances étrangères de faire des pressions en ma faveur. Je vais résister à la tentation d’installer un gouvernement parallèle et rebelle dans la ville de L’Asile. Je vais faire preuve d’élégance en acceptant avec philosophie ma défaite forcément provisoire. À force d’accumuler des zéros, je finirai par arriver quelque part dans la longue marche vers moins infini. Je vais prouver à la face du monde que la raison du plus fou est toujours la meilleure.

Loin du monde et du bruit, je verserai discrètement des larmes de sang. On dira ce qu’on dira, je suis après tout un candidat décent. Dans l’intimité de ma chambre, avec mon mouchoir rouge, mes gris-gris et les charmes ensorceleurs de ma Ouanga-Négresse, je me consolerai avec cette pensée de mon maître à penser, l’incomparable professeur Leslie F. Manigat : « Je n’ai pas échoué ; j’ai failli réussir ! »

Ce passage est tiré de : Les Enfants Malades de Papa Doc. Cette « lodyans » sera disponible à Livres en Folie. Elle est en vente aux Etats-Unis à www.educavision.com et à www.amazon.com.

*Castro Desroches enseigne le français depuis dix ans à l’université aux États-Unis. Observateur attentif de la politicaillerie haïtienne, il a déjà publié de nombreux articles humoristiques sur la folie du Pouvoir. Il vient de lancer aux Éditions Educa Vision une « lodyans » intitulée : Les Enfants Malades de Papa Doc. Ce livre est disponible maintenant à Amazon.com.

Il prépare une autre « lodyans » à paraître cet été sous le titre de : Chronique de la Décadence du Chef Suprême.

Castro Desroches

castrodesroches@haitialternative.org

Jocelyn Germinal

contact@haitialternative.org

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