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Publié le 3 juin 2015

Par : Gabriel Dugué

Difficile de se tailler une voie vers l’entrée de l’église, en ce jour de la Sainte-Anne. Tout le parvis est littéralement occupé. En plus de la foule compacte des pèlerins, il y a les marchandes d’articles saints tenant boutique juste à l’entrée de la maison du bon Dieu, offrant à tout le monde, entrant et sortant, des bougies, cordons, insignes, médailles, scapulaires, épingles, crucifix, chapelets, et autres accessoires, et tout le saint-frusquin. Sont aussi là les indigents, les mendiants, loques humaines, parias infirmes arrivés là on ne sait comment. Pourtant, ils sont bel et bien là : culs-de-jatte, manchots, unijambistes, borgnes, aveugles, estropiés, paralytiques, vieillards cacochymes, et toute la parenté.

De la triste assemblée s’émargent des visages sans yeux, des yeux sans vue, des bras sans mains, des mains sans doigts, des bras sans force, des bras assez fermes toutefois pour tendre des couis fêlés, des marmites ébréchées et des assiettes écaillées vers la générosité des passants : « men pòv la, charite pòv la ». On sollicite l’aumône en chantant, en faisant de la musique. Et chacun d’y aller de sa propre partition. Chacun selon son art. Ainsi se bousculent et s’entrechoquent dans l’air mille notes et accords désordonnés desquels résulte une infernale cacophonie que Grande Sainte-Anne ne supporterait pas au seuil de son église si elle n’était pas une statue de pierre.

A travers mendiants, marchandes, pèlerins, et tout le reste du monde allant et venant dans tous les sens, je parviens enfin à pénétrer sous la voûte. Les flammes des cierges plantées tout autour de la sacristie vacillent comme la foi des sceptiques. Les gens prient, implorent, supplient. Il y en a qui prient en parlant, parler pour mieux prier. Ils parlent, parler tout simplement à la vénérée Sainte, parler comme on parle à une pécheresse-deux-bras-balancés de la terre. Les demandes abondent et varient d’une personne à l’autre, d’une génuflexion à l’autre. Celui-ci sollicite le pouvoir de terrasser ses ennemis, celle-là se promet de boire une cuillerée d’huile « montée » contre un quidam qui lui rend la vie impossible, elle demande à la sainte de l’aider à accomplir sa vengeance, une autre souhaite que sa fille trouve à faire un bon mariage avec un homme de bien, en voici un qui exulte de reconnaissance et de remerciements…

De l’église, je me dirige tout droit vers un des appentis abritant les restaurants alignés de part et d’autre de la grand-rue. Là, les gourmets s’attablent pour un copieux plat de cochon frit arrosé d’un vinaigre bien épicé et un énorme plat de riz agrémenté de pois congo. Un riz fumant à souhait, une merveille de riz qui emporte le nez et met l’eau à la bouche, un chef-d’œuvre de riz préparé par quelque cordon bleu sorti de nulle école de cuisine. On se lèche les doigts et se pourlèche les lèvres. Le kola est servi. Je couronne le tout avec trois doigts de bois-cochon et ma tête n’est plus qu’un jardin d’étoiles illuminant le trajet qui mène au bal champêtre.

Les rues, parées de leurs châles et cordons bleus et blancs, sont beaucoup plus animées qu’à l’ordinaire. De l’animation, du soleil, de la poussière et du bruit autant. Çà et là se tient un attroupement dont les têtes mouvementées se disputeraient les premières loges d’un spectacle sensationnel. Aussi nombreuses qu’intéressantes sont les têtes d’affiche à découvrir. Ici, ce sont deux rivales qui se lacèrent la chair à grands coups de griffes pour l’exclusivité d’un beau Don Juan. Là-bas, un prédicateur annonçant la fin du monde pour très bientôt. Deux blocs plus loin, on applaudit un clown attardé qui vend des numéros à bon marché. Au tournant, le cercle se fait autour d’un soi-disant zombi que certains curieux prétendent avoir connu de son vivant. A tel enseigne, c’est une bête affamée qui exhibe son sexe humain pour quelques centimes. Et là encore, un ivrogne gris qui débite des contes aussi obscènes que philosophes…

Le bal champêtre se tient à la belle étoile sur un terrain rectangulaire clôturé avec des tiges de bois entrelacées. Pour dissuader les resquilleurs, des barbelés aux pointes hérissées sont déployés sur tout le périmètre. Hormis l’estrade de l’orchestre recouverte d’une bâche, tout le reste de l’enceinte est exposé aux méfaits d’une pluie éventuelle. S’il est à constater que le juillet haïtien n’est pas particulièrement pluvieux et qu’il y a de fortes probabilités que les festivités champêtres se déroulent sans contrariété due à quelque crachin, la croyance populaire veut pourtant que les organisateurs des bals possèdent la science aisée « d’arrêter » la pluie ou, à la rigueur, la « détourner » vers un autre endroit.

Il n’y a pas de piste de danse. Toute l’enceinte de terre battue fait office de piste de danse. On danse sans piste. On danse, il suffit qu’on soit à l’intérieur. On danse partout. On danse pêle-mêle. Entre des tables anarchiquement disposées. Dames et cavaliers s’enlacent et s’entraînent dans un espace débarrassé d’une chaise transférée sur une table, dans un couloir aménagé entre deux nattes, voire sur les nattes. Chaque couple a l’à-propos d’évoluer pourvu que ses quatre pieds aient assez de champ libre pour se mouvoir un tant soit peu.

Certains couples ont choisi de danser, pieds nus, sur leurs nattes, vivant ainsi le bal champêtre en étroite communion avec l’autel de leur natte qui leur sert à la fois de piste de danse et de table de consommation. A côté de leurs chaussures sont déposés le kola, la bière, la cigarette, la gomme à mâcher, la surette. Et leurs désirs aussi qu’ils n’oublieront pas d’emporter en s’en allant.

La période des fêtes champêtres coïncide avec la fête du football au Cap-Haïtien. Le Mundialito del Norte (Coupe Radio Citadelle) bat son plein. Ça fait déjà un quart de siècle que, du premier juillet au quinze août, des foules surchauffées et fanatisées à outrance affluent vers le Parc Saint Victor. Pendant ces six semaines, le Cap vit de foot, de fanatisme immodéré, de discussions enflammées, de paris, d’ovations délirantes, de victoires, de défaites, de vainqueurs en liesse, de vaincus aux masques meurtris, d’arbitres partiaux, de rencontres gâchées, de rattrapage à six heures du matin, de trophées remportés par le public, de chaises brisées, de pénalités contestées, de juges de ligne agressés, de champ de jeu envahi par l’assistance, et de foot encore.

Cet après-midi-là, je suis là, parmi l’assistance. Je ne repartirais pas sans me retremper dans l’ambiance, sans me délecter des clameurs du stade. Mais le match est terne. L’assistance n’en a ni pour ses yeux ni pour ses piastres. Une prestation fade, exécrable, sombre, triste à l’agonie. Un jeu froid sans jeu-soleil sous le chaud soleil de quatre heures. Un jeu sans coordination, sans vision, sans créativité, sans art. Pauvre jeu massacré par les passes sans destinataire de l’individualité sans précision. Un véritable bing-bang. Personne ne reçoit le ballon de personne.

Heureusement qu’il est là, égayant l’assistance, ce type qu’on surnomme « Papa Boul ». Il connait tout le monde, mais personne n’est en mesure de dire qui il est exactement, sinon qu’il s’appelle Papa Boul. Il est celui dont on dit qu’il dort et se lève au stade, à force d’être toujours là. Il est surtout le « connaisseur » du stade : celui qui a le mot à tout. Il s’agite, la verve intarissable, démontrant une belle culture des choses footballistiques, mais tribun bruyant au verbe trop souvent ordurier. Par la volonté et la stimulation de son vocal à longue portée, il fait encore réaliser des exploits à Lev Yashin et à Gordon Banks. Il parle de « l’arrêt du siècle ». Et Pelé qui aurait déjà crié : « goal! »… Le Brésil-Argentine de la Coupe du Monde 1990. Le goût amer de la défaite. Il rappelle, en passant, les mésaventures passées des Auriverde : le Maracañazo, la bataille de Berne, le triplé assassin de Paolo Rossi… Il s’éternise sur la « Main de Dieu » qui sacrifia l’Angleterre… Papa Boul n’en finit pas de parler.

* *

L’heure du départ arrive à grands pas. C’est déjà la veille du jour J. Mes deux semaines de vacances se sont écoulées avec une fulgurante rapidité, dans une course folle et inexorable. Chaque heure nouvelle marquée à l’horloge du retour…

Or, il fait bon ce jour-là, très bon. Un très bel après-midi d’été qui invite à une saine promenade pour un tour d’adieu.

Parti de Bande-du-Nord, je longe la rue 21. A la rue L, je tourne à gauche pour traverser « En-Bas-Ravine », un bidonville couché aux pieds de Laboule elle-même perchée sur une colline qui s’écroule. C’est Laboule faite d’une myriade de citadelles de carton qui en font le fort le plus vulnérable du monde. Fort emporté par toutes les pluies, fort qui se reconstruit sans cesse sous le soleil pour disparaître avec la prochaine pluie. Quelques pas plus loin, on débouche sur la rue 24 J, à proximité de Petite-Fontaine qui n’a pas de quoi étancher sa propre soif, là où des récipients assoiffés viennent en quête d’une goutte qui ne coule pas ou presque pas.

A la rue 24 A, je m’engage sur le trottoir du Cercle des Enrôlés. De l’autre côté de la Place Carénage, on aperçoit, à travers le feuillage, des pans des anciennes casernes Henry Christophe transformées en commissariat de Police. Distant des locaux policiers d’une rue étroite, un petit terrain de football tout tracé attend joueurs et spectateurs. J’ai une belle histoire d’amour avec ce minuscule champ aux quatre vents où se tiennent les grands championnats de vacances. Je vis encore avec le souvenir des deux trophées remportés par mon club, les « Invincibles de la Rue 19 ». Le football « Ti Poto » faisait alors rage et merveille. Ce petit champ se souviendra toujours d’un gamin de douze ou treize ans qui illuminait le jeu avec des dribbles incroyables, des remises fantastiques, des réceptions magistrales et des buts impossibles. Le Pelé ou le Maradona de son équipe, on comptait sur lui pour le but de la victoire ou celui de l’honneur…

Je traverse tout Carénage, coupe en diagonale la Place Vincent. Chemin faisant, j’ai un mot du cœur pour le Club des Mélomanes qui a bien marqué mes vingt ans. A la pointe de Quatre-Vingt-Dix, je refuse la route inclinée, rocheuse et poussiéreuse qui mène à Rival, emprunte le tournant en fer-à-cheval et me retrouve au bord de la mer.

La mer et moi avons toujours été de bons amis. Plus qu’amis : nous nous sommes toujours follement aimés. La mer m’est mère, nourrice, amante, madone, amie, confidente, consolatrice… Quelle qu’elle me soit, je sais en tirer la même griserie. Je connais tous les mouchoirs de la mer : les dentelles blanches, les franges grises, les soies bleues, les déchirures vertes, les coutures noires, les lissés sans couleur. J’aime m’extasier durant de longues heures sur l’immense nappe bleue qui danse, fait danser les canots, mon image et mon cœur. Bien souvent, le soir surtout, on peut me voir, assis aux pieds d’un cocotier sur le rivage, en train de lancer des petites pierres polies dans l’eau : j’écris une lettre d’amour à la mer…

A mon amour la mer,
A la plus fascinante, la plus majestueuse, la plus fidèle, la plus amoureuse de toutes
Plus fascinante que toutes les filles de l’Empire du Milieu
Plus majestueuse que toutes les princesses de sang de la Vieille Angleterre
Plus fidèle que toutes les épouses en harem des magnats de l’or noir
Plus amoureuse que toutes les inventions d’Hollywood…

Poursuivant mon chemin le long de la côte, j’atteins les parages du Feu-Vert Night Club qui rappelle toute une douce époque révolue. Que de souvenirs!… Sous la voûte de la piste centrale, on dansait « Eva », « Nap sove », « Machann Ak-100 ». « Chauffeur », « Ti Mal », et tant d’autres… Oui, il y a les souvenirs… Et les regrets autant… Eteintes, la voix de Tassy, la guitare de Papou, les touches d’ivoire de Loulou, le saxophone de Ti Jacques, la trompette de Moïse!… Plus de mercredis d’été aux soirées ensoleillées qui invitaient « Toi et moi sur la piste du Feu-Vert » !

A l’angle de la rue 2H, je rencontre quelques vieux amis, condisciples et voisins. Pas beaucoup en tout cas, car bon nombre d’entre eux avaient suivi mon exemple : s’expatrier. D’autres sont allés chercher la vie à Port-au-Prince, une Capitale qui se meurt. D’autres encore sont partis pour le pays-sans-chapeau. Et le reste enfin? A quelques rares exceptions, les jeunes en particulier ne guettent qu’une occasion favorable pour laisser ce « foutu pays d’Haïti ». Par air ou par mer, ils sont prêts à détaler. A la fin, seuls les vieux cloués par le rhumatisme sur leurs chaises branlantes y demeureraient pour observer sombrer le pays délabré.

Après avoir fait quelques parties de dominos avec les amis retouvés, je fais du porte-à-porte.

Je frappe et entre chez Boss Gaspard qui a passé sa vie à réparer les souliers éculés de tous les écoliers du quartier. Le vieux cordonnier a la voix fatiguée, il a le cuir du visage miné, trop miné pour qu’il n’ait pas cessé de fabriquer des chaussures. Retraite sans fruit, pareille à celles de toutes les petites gens, retraite de larmes coincées entre les blessures de la longue journée et les affres de la décrépitude.

Je fais une halte chez voisine Margo qui aimait fouetter les enfants « désordres » du quartier et les renvoyaient « rouge » à leurs parents, eux-mêmes satisfaits et reconnaissants du fait qu’elle n’avait pas failli à son « devoir de bonne voisine ».

Ensuite, je pénètre chez Rita, mon ancienne condisciple de classe, veuve, mère de six enfants : six petites bêtes à nourrir au froment et au fromage de son chômage.

J’entre chez d’autres personnes, sort de chez d’autres connaissances avec des « orevwa, na wè yon jou konsa ankò ».

Demain, je prends l’avion du retour. Demain trop vite arrivé, qui accouchera d’autres demains, lesquels s’effaceront trop lentement pour faire place au demain de la prochaine rentrée.

HAITI ALTERNATIVE

Castro Desroches

castrodesroches@haitialternative.org

Jocelyn Germinal

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