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Publié le 3 juin 2015

Par : Gabriel Dugué

L’avion roule sur l’aire d’envol. Une hôtesse adresse le rituel mot de bienvenue à bord du vol 2004 à destination de Port-au-Prince. Elle instruit les passagers des mesures d’auto-sauvetage à suivre sur un éventuel mot d’ordre de l’équipage…

L’avion décolle. A travers le hublot, j’observe la ville qui disparait au fur et à mesure que l’appareil gagne en altitude. Miami la Belle s’ajuste à mon foyer optique, de plus en plus nette, de plus en plus petite. Les maisons ont l’air de cages à poupée. Les voitures se confondent avec les miniatures en carton de Disney World. Les autoroutes sont un ensemble complexe de jeux d’enfants étalé sur une table de récréation. Les arbres épousent la dimension de branches dans un pot de salon. La Miami River est réduite à un filet, on dirait une larme de regrets des yeux d’un réfugié noyé. Seul l’océan maintient son immensité naturelle. L’oiseau-machine monte, monte, monte, le bec en l’air, les ailes déchirant l’air, s’élançant à l’assaut des 33.000 pieds…

Une heure et demie plus tard, l’hôtesse invite les passagers à rattacher les ceintures de sécurité…

L’appareil s’approche progressivement du sol. La baie de Port-au-Prince se dessine de plus en plus nette. Port-au-Prince, la princesse malade, est étendue là, le souffle court, au flanc de la baie. La ville est couchée sur son lit de Randot : les bras en croix, de Carrefour à Canapé-Vert; les jambes écartées, de Delmas à Croix-des-Bossales; la tête abandonnée aux pieds du morne l’Hôpital; la Route Nationale #1 lui arrive comme un fer brûlant dans le ventre. Tout Haïti vit à Port-au-Prince. Les gens s’y agglutinent, attirés par la centralisation, chassés par le dénuement des provinces, tentés par la cité de tous les rêves, de toutes les folies, de toutes les opportunités, de toutes les magouilles, de tous les espoirs, de tous les crimes .

Quelques minutes après, je traverse l’aérodrome de Maïs-Gâté, transféré de l’avion aux ailes de l’émotion. Je suis de retour après une trop longue absence. Je viens de retrouver mon pays, mon soleil, mes arbres, mon ciel et mes gens.

La terre d’Haïti est encore belle, infiniment belle.

* *

Récupérer ses bagages parmi le désordre de la minuscule salle de douanes n’est pas une entreprise aisée. Maints facteurs concourent à rendre la tâche archi-compliquée : la congestion, les bousculades à gogo, la chaleur insoutenable, les tiraillements de part et d’autre des courtiers de taxi, la confusion entre le débarquement de Miami et celui de New York… Ces peines officielles subies, un voyageur est enfin libre de s’échapper de cet enfer d’aéroport.

Dès la sortie, on comprend combien l’air de Port-au-Prince est fait de poussière qui se balade au soleil. C’est le brûlant soleil d’Haïti qui ne brille pas dans les yeux de cette masse de gens agglutinés de l’autre côté de la grille. On y voit briller de déchéance : des yeux de chômeurs désespérés, des yeux de mendigots, des yeux de désœuvrés, de yeux de fous de faim, des yeux de morts-vivants. Plantés sous les dards du méchant soleil, ils montent la garde à la grille de l’aéroport, guettant un miracle venu d’ailleurs pour le maigre pain d’un jour. Interdits d’espérer, ils espèrent un billet tombé du ciel, car les attendent dans un taudis d’enfer leurs enfants qui mangent un jour sur quatre, une vieille mère impotente, une sœur-mère sans mari, un beau-frère cloué au lit par la malaria. Et tous les autres et des voisins et des amis au ventre creux criant famine.

Après avoir eu toutes les peines de la terre à me défaire d’une horde de nécessiteux qui s’offrent à transporter mes bagages, je m’installe dans un taxi qui, par l’avenue Hailé Sélassié, puis par l’autoroute de Delmas, me conduit de l’aérogare à la gare du Nord.

Le bus « La Famille Capoise » est rempli à craquer. Sur chaque rangée de sièges, initialement conçue pour quatre passagers, s’entassent six ou sept . Ce n’est plus un bus, mais une véritable boîte à sardines. C’est le pétrin.

Sur la capote s’amoncelle un énorme tas de bagages qui en fait une bosse de dromadaire, le tout empilé à une altitude qui réduit à néant le minimum de mesure de sécurité. Chargé à crouler, le camion démarre lentement, lourdement, balançant à droite et à gauche, faisant semblant de chercher son équilibre à travers les nids de poule dont la voie est pavée. Du ventre de l’engin se dégage une épaisse fumée noire à obstruer la circulation, à aveugler le soleil. Le véhicule renifle, tousse et crache, mais les dernières forces de son moteur tuberculeux aidant, il s’en va, il file sur la route du Nord.

Au niveau de Damien, il est difficile de ne pas remarquer le superbe immeuble qui abrite le ministère de l’Agriculture. Du moins, ce qui reste de l’orgueilleux bâtiment dont tout un flanc fut ravagé de nuit par des flammes suspectes. Malgré l’aile ruinée, le charmant édifice émerveille encore et persiste à s’élever dans une noble prestance comme un défi à toute la racaille pyro-cleptomane.

Le bus traverse Montrouis sans s’arrêter. Ce qui cause sans doute un manque à gagner aux vendeurs de cochon frit, de riz sous légumes, de canne-à-sucre épluchée, de sucreries faites de tous les ingrédients, qui s’apprêtent à la vue d’un camion à vanter auprès des passagers la qualité de leurs marchandises autour desquelles se sont donné rendez-vous toutes les mouches de la République. Et les passagers s’en délecteraient bien, sans s’en faire. En effet, les mouches et nous, nous nous connaissons, elles habitent avec nous, elles prennent leurs ébats dans nos draps, elles font la fête dans nos latrines, elles ont élu résidence sur nos plats de maïs-moulu, avec ou sans viande. Et en vérité, ça ne regarde pas le ministère de la Santé Publique dont les hauts cadres princièrement rémunérés se font soigner à Paris ou à Miami .

Le bus fonce à tombeau ouvert, l’allure ponctuée de temps à autre par un semblant de ralentissement pour négocier un virage difficile. Si l’ardeur insensée du chauffeur à l’excès de vitesse ne le recommande guère pour un brevet de prudence, il est surtout encouragé dans sa démence par l’inexistence d’une police routière sur une route accidentée que traversent à qui mieux mieux des bœufs et des chevaux sans licou, affolés par le ronflement sec des moteurs mal huilés.

Le tronçon de Saint-Marc à Gonaïves est le plus cauchemardesque de tous. Les trous dans la chaussée ne se comptent plus. Ce n’est plus une route, mais un ruban d’asphalte dynamité par les obus d’une guerre qui n’a même pas eu lieu. La circulation est une procession serpentante de tortues. La carrosserie balance de part et d’autre, prête à fausser compagnie au châssis.

Des deux côtés de la route, le paysage désolé. Des étendues désertes à perte de vue, blanches et mortes. A l’horizon se dressent les fantômes des mornes délavés par l’érosion et leurs grosses dents de pierre qui ricanent au soleil. La nature est sans vie. Seul le mouvement las et découragé des bœufs et des chevaux à la recherche de leur herbe brûlée par le soleil laisse à supposer que la triste végétation halète encore un peu.

A l’entrée de la cité de l’Indépendance, Bigot salue la caravane fatiguée et offre à temps les mêmes victuailles ratées de Montrouis, dans les mêmes conditions hygiéniques.

A une demi-heure des casernes Toussaint Louverture transformées en commissariat de police, on entame l’ascension du morne Puilboreau. La route en pente abrupte, obéissant à des sinuosités fréquentes à l’impensable, donne vraiment de la peur au ventre. Mais on doit se résoudre à l’escalader et la dévaler sur l’autre versant pour se retrouver à la sortie de Plaisance aux pieds d’un casse-tête similaire : le morne Beudoret. Même amour.

On vient de quitter Camp-Coq. Les passagers sont presque au bout de leurs peines. Un voyage en enfer : la voie délabrée, la poussière, la chaleur, la promiscuité, les odeurs offensantes, les membres engourdis. Tout est à déplorer, excepté la musique qui captive les oreilles et aide à supporter les aspérités du trajet . Mais programmation ou coïncidence, c’est en contournant la courbe du Limbé que la voix perçante de Larose s’élève à travers l’accompagnement de son Missile : « Alo Lenbe, avèk regrè map di w bonswa… » Et la compagnie éreintée de s’y joindre d’une seule voix : « Okap mwen ta prale… » Elle n’est en rien contrariée, Dieu merci! En un clin d’œil, elle sera aux portes du Cap-Haïtien.

Le capois cultive une stricte métrie en ce qui concerne les limites de sa ville. Quand il y revient par le Sud, qu’il ait atteint le Haut-du-Cap, Vertières, Champin et même Sainte-Philomène, il n’admet pas qu’il y soit. A son avis, la ville commence à Barrière-Bouteille, à partir de la ligne névralgique élevée d’une police couchée au dessus de laquelle sont inscrites les lettres noires sur la transversale de la belle-entrée jaune: « Bienvenue au Cap-Haïtien ». L’autobus vient de la franchir, cette ligne.

* *

J’ai décidé de marcher jusqu’à la gare et de traverser Pont-Neuf en transport public, à l’instar de la grande majorité des voyageurs, histoire de me plonger pleinement dans l’ambiance, tout cœur rendu. C’est depuis la rue 5A que la fête commence. Et puis, j’ai des années d’absence à combler : années de nostalgie trainée sous les bains de lumière enneigée de Times Square, années de fièvre d’impatience sous le soleil de la Floride. Avant tout, brûler de la fièvre collective dans le panorama bigarré avec la foule pour compagnie, telle a toujours été ma folie secrète.

La fresque à la gare est débordante, grouillante de vie, babillante, baignée d’un soleil irréel… C’est la fête… Eh, viens voir ces filles parées de dents blanches et de corsage bleu ciel. Et comment s’appelle-t-il encore, ce gars au regard perdu sur les cuisses de cette allumeuse à la jupe extra-mini?… C’est la fête et toute la belle famille est là : les pèlerins, les champêtards, les touristes, les fêtards invétérés, les ivrognes, les fous, les prostituées, les clochards, et tous les autres. C’est la fête, animée par un tableau vivant aux couleurs de fête champêtre : couleur de « vœu exigé », couleur d’étourdissement planifié, couleur de bonne humeur forgée dans l’atelier de toutes les illusions, couleur de misères à noyer dans l’oubli, le temps d’un aller-retour.

Le 26 juillet, c’est demain. C’est la Sainte-Anne. Limonade étend ses tentacules sur tout le pays. De ses bras de pieuvre rallongés pour la circonstance, le bourg agrippe et rapplique sous son ventre des haïtiens de partout. Pendant deux à trois jours de l’année, le bourg de Limonade devient le point de ralliement d’une masse de compatriotes arrivés de tous les horizons et pour tous les buts.

La Sainte-Anne, c’est une occasion de se retremper l’âme, assoiffée de tout ou d’un rien du terroir, dans l’atmosphère de fête populaire faite de rêves, de chansons, de musique, de regrets, de rire, de tristesse, d’insouciance, de sourire, d’amour, de peur, de pleurs, de satisfaction, de lumière, de vie, d’invocations aux Loa, de remerciements aux Saints, de supplications au Bon Dieu; le tout apprêté de bonne mangeaille sous les tonnelles : cochon frit, ragoût de cabri, riz ensoleillé aux petits pois, banane pesée, marinade bouffie, sauce pimentée… Le tout arrosé de clairin, de kola ou de jus de fruits tropicaux. Atmosphère de folie, de plaisirs, de défoulement , d’ivrognerie, d’oubli, de danses horizontales, de nattes défendues, de mâles aux piastres d’occasion, de femelles « achetées », de projecteurs aveuglants, de siye pye, de poussière, et de folie encore .

Le trajet, du Cap-Haitien vers Limonade, se fait par une route défoncée où s’enfonce une bonne part de la vie . Et là va un vieil engin fatigué qui n’a de camionnette que le nom. Menée par un chauffeur lui-même fatigué du moteur mille fois refait, la camionnette continue à rouler par la seule volonté du génie qu’inspire la misère. Si deux cylindres sont sciemment sabotés par souci d’économiser le carburant, si la batterie d’alimentation se loge au voisinage des pédales, s’il pleut et la main du chauffeur joue le rôle d’essuie-glace, si celui-ci doit se serrer les dents et mobiliser la saillie de tous ses muscles pour manœuvrer le volant, on réalise combien les petites gens s’accrochent désespérément à la vie qu’elles construisent de leurs deux mains vides. On vit au jour le jour, se souhaitant le meilleur, sans que demain soit meilleur qu’hier. Les demains s’enchainent, de plus en plus vides : vides comme le sens de la « Société Civile » ou on ne sait quoi, vides comme l’apport de l’aide internationale, vides comme la caisse publique qui remplit les poches des cleptomanes .

Le triste et asthmatique ensemble de fer corrodé et de bois vermoulu traîne plus qu’il ne roule, toussant, crachant, brimbalant. Les vieux ressorts, couchés à plat sous le surpoids de passagers, n’ont plus la force de gémir; ils font semblant de se relever pour crier leur vétusté et se replient dans un bruit sourd de pare-choc tuberculeux. Les pneus édentés tombent de crevasse en crevasse. Chaque tour de roue peut être la dernière. Malgré ça ou à cause de ça, ça va plus vite qu’à l’ordinaire, tiré ou poussé par le besoin d’accomplir le maximum de tours possible au jour le plus rentable de l’année. Chaque millième de millimètre couvert entretient l’espoir de la gourde à gagner. Le pompiste, le mécanicien, le propriétaire du loyer, la marchande de riz, les ingénieurs du black-out, le médecin à l’hôpital sans gaze et sans antibiotique, la femme en chômage, les enfants faméliques, attendent tous entre eux la répartition de cette gourde qui ne suffit jamais. Déchirée dans la dispute, la gourde devient due à tout le monde. Et fatalisé, le chauffeur se libère de ses dernières hésitations pour se rendre aux appels assourdissants de Miami-Dollar, pour se vendre aux promesses d’une odyssée qui a déjà noyé toute une République.

On dirait aussi que c’est toute la République qui s’est entassée sur les deux bancs parallèles et dans l’allée intermédiaire de la camionnette outrageusement surchargée. Faute d’espace, les passagers se tiennent dans toutes les postures : qui assis avec une charge humaine sous les genoux, qui demi-assis ou enroulés, appuyés ou accrochés, accroupis ou suspendus. Par manque d’air, ils s’asphyxient tous. Et on blague, et on chante, et on rit. Sur la capote tout aussi surchargée, une chorale s’est formée le plus simplement du monde. Juché sur l’estrade roulante, l’orchestre accompagné de battements de mains chante la douceur et l’indispensabilité de la femme avec des propos grivois, parfois durs, salés et amers. Le refrain est repris par la queue de la camionnette où s’accrochent d’une main et se tiennent sur un pied quelques passagers aussi confortablement installés que ceux de l’intérieur .

Au niveau de Quartier-Morin, la fragrance du manioc grillé vient à la rencontre des narines pour rappeler aux pèlerins qu’il y a des journées qui ne sont pas encore terminées, il y a des années qui viennent de commencer, des espoirs à raccommoder et des illusions à échafauder. Autour des moulins, des commères et des compères sont encore au four et au moulin, arrimés à la rude tâche pour la survie, se saignant les quatre membres pour tenter d’arracher à l’espoir une miette de satisfaction. Ainsi tourne la vie autour des moulins, une vie bancale, appuyée sur ses béquilles, mais une vie obstinée qui refuse de mourir. Et cette vie broyée par les moulins n’est pas différente de la vie qui chante dans la camionnette. Mille fois non. C’est la même, en vérité! Rires, sueurs, évasion, brûlures, faux oubli, acharnement, renvoient à la même image de la vie de petit bonheur, d’illusions bues, de rêves raccommodés et de luttes perpétuellement recommencées. C’est certain qu’en ce jour de fête les ouvriers des moulins prendraient congé du brasier et s’aligneraient à l’ombre fraîche aux deux côtés de la route pour célébrer une goutte de soleil descendue dans les cœurs si la dernière récolte de tapioca n’avait pas été trop maigre.

Si sortie il y a, à la sortie de Quartier-Morin, la route se scinde en deux. Vers Limonade, on emprunte la gauche par un virage assez difficile. Bien que le chauffeur aborde la courbe avec une certaine prudence, la carrosserie en bois craquelé penche, penche manifestement, comme pour répondre à un appel pressant du sol. C’est à ce moment que la philharmonie endiablée sur la capote change de rythme sous la magie d’on ne sait quelle baguette directrice pour entonner de gaieté de cœur : « Chofè, chavire machin nan! Chavire machin nan souple, ma peye ou ».

La chanson me va droit au cœur. Heureux de constater que je suis vraiment chez moi. Je le connais, ce vieux refrain qui a accompagné toute ma vie de passager sur les routes accidentées de mon pays. Une chanson comme une autre. Et puis, les camions ne se renversent pas sur la demande des passagers…

Chofè, chavire machin nan! .. .

Si je ne peux m’affirmer avec certitude que d’avoir prêté ma voix à la mêlée, il est fort probable que j’aie fait chorus avec les autres. Si oui, j’ai hurlé. Oui, hurlé contre de nombreuses années d’absence et de silence.

A suivre…

Castro Desroches

castrodesroches@haitialternative.org

Jocelyn Germinal

contact@haitialternative.org


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