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Publié le 8 août 2015

Par : Gabriel Dugué

Maître Lesage est un type bien. Un homme de bien. Bien sous tous les rapports, comme on dit. Il transpire le gentleman par tous ses pores. En outre, il porte bien son nom. Sa réputation de sage n’est plus à faire. Le drap blanc de sa sagesse ne souffre de la moindre macule. Jusqu’à Notre Seigneur le Pape lui donnerait le bon Dieu sans confession. Maître Lesage, comme on l’appelle d’ailleurs, est très respecté dans sa ville où il jouit d’un beau capital de prestige. Il est salué avec toute la déférence et toute la vénération dues à un mythe vivant. Tout le monde, ou presque, s’accorde à reconnaître en lui un hominien doté d’une force de caractère inestimable. Le jugement réfléchi de son esprit rassis, qui fait l’unanimité entre chiens et chats, lui a valu l’insigne honneur d’être placé au point le plus flatteur de la circonférence des valeurs, bien aux antipodes de l’anti-héros du drame racinien.

Sa lente articulation, due à un léger bégaiement, a contribué à bâtir autour de sa personne une légende de super-monsieur, un mythe d’homme-pondération, voire un mystère de sphinx.

Que l’excellent maître personnifie la sagesse, qu’il soit figure mythique, super-héros, surhomme, demi-dieu, soleil de dialectique, icône anthropomorphe, sphinx-lion-ailé, sphinx-tête-de mort, n’importe qui ou n’importe quoi encore, son port et son attitude évoquent tout d’un super-singe, une espèce de primate surdoué : un ouistiti ou un chimpanzé surévolué qui, révolté contre la condition de ses bois sans lumière où ses savantes acrobaties n’étaient pas applaudies à leurs justes valeurs, s’était transporté avec son tréteau et ses numéros au cœur d’une civilisation où l’on saurait apprécier le beau.

Superficiel, préfabriqué des orteils aux cheveux, Maître Lesage est simiesque dans ses moindres osselets. Il transpire l’archétype même de l’homo macacus, lequel ne déparerait pas une délégation de quadrumanes dans un sommet d’anthropoïdes. Sa personne sue toute la culture creuse d’une calebasse vidée. Les grimaces de son masque compassé, la lenteur exaspérante de ses gestes trop minutieusement étudiés, sa ridicule démarche arithmétique, le rictus calculé qui lui sert de sourire, son regard sciemment évasif pour faire « intellectuel soucieux », accusent chez lui autant de singularités qui lui prêtent l’allure d’un pantin programmé aux ficelles définitivement mesurées.

Maître Lesage porte des lunettes, non pas à cause d’un quelconque trouble de la vue, mais bien parce qu’il estime que ça lui confère une physionomie de personnage distingué.

Il soigne sa coquille de gentilhomme avec un zèle connu de lui seul. Sociable à l’excès, il n’est pas avare de salutations, mais son bonjour n’est pas la vérité. Quant à son bonsoir, la vérité s’en rit et s’en passe. Il prodigue ses « comment allez-vous? », « heureux de vous rencontrer », « tout le plaisir est mien », « tout l’honneur m’en revient », « au-revoir, portez-vous bien », à qui mieux mieux, sur un ton appuyé, mielleux, tout apprêté, qui permet de supposer que le cher maître est né avec, logée dans son gosier, une guitare suraccordée.

Produit bâtard des amours inavouables d’un ancien député du peuple avec une pauvre femme du peuple, Jean Bibi Lesage portait le nom de famille de son père, mais ce dernier ne s’est jamais soucié des besoins de son fils. Ce père, fils authentique de la fière élite dite « intellectuelle-éclairée », patriarche de noble lignée, patricien vénéré, honnête citoyen, honorable législateur, avait tout simplement largué l’enfant dans le ventre de sa mère pour n’en plus rien savoir après. En réalité, Jean Bibi était un « pitit san papa » qui a grandi dans la misérable jupe de maman, sans avoir vraiment connu la sécurité et les joies de l’enfance.

Par bonheur, cette maman était une débrouillarde. C’était une fille énergique et déterminée, forte tête et mains dures, qui savait suer sang et eau, troquer du fatras contre de la poussière douze mois sur douze, pour récolter sa pitance au champ desséché de l’existence des traîne-misère de sa classe. Elle avait deux mains pour prendre fermement le taureau de la vie par les cornes, elle avait dix doigts pour taquiner soigneusement le derrière de la vie. La vie avait beau rouspéter, lui péter au visage, elle avait appris à se boucher le nez. La vie s’évertuait à lui flanquer des coups de sabots avec la rage d’un poulain sauvage, elle n’était pas femme à lâcher prise. Elle avait à croquer et maintenir son panier à la hauteur de la survie. Et elle y tenait. Et moins pour elle-même que pour son fils.

Elle aurait tout fait pour épargner à son enfant les affres de la vie de bête qui avait toujours été la sienne. Pour loger, nourrir, habiller et scolariser son enfant, elle avait beaucoup fait. Aujourd’hui, marchante ambulante d’articles variés, on pouvait la voir faire le porte-à-porte, offrant ses marchandises à tout le monde, même à qui n’en voudrait pas. La petite revendeuse avait à la pointe de la bouche une caresse en « ti cheri » pour chacun de ses potentiels clients qui résistaient rarement à ses charmes. Demain, on la trouvait assise au coin d’une rue, sur une petite chaise basse devant un réchaud à trois pieds, cuisinant et vendant du chen janbe. Le reste du temps, il était bien difficile d’imaginer ce qu’elle entreprenait pour arracher un tout petit rien de cette vie obstinément rebelle aux besoins et aux aspirations des petites gens de sa condition.

Femme illettrée, fille d’un milieu où l’analphabétisme est roi et trône dans toutes ses majestueuses laideurs, elle vantait pourtant la beauté et l’utilité de l’instruction. Procurer le précieux pain de l’instruction à son enfant était son souci premier, son objectif dernier. A force de s’acoquiner avec l’impossible, elle avait réussi à faire admettre son fils à l’établissement huppé des prestigieux Pères de la Sainte-Trinité. A ses yeux, cette admission inespérée symbolisait une prouesse dont elle était fière. Immense était sa satisfaction. Pour elle, la sans-nom, la sans-souche généalogique, la sans-référence sociale, c’était une bataille de gagnée, une petite victoire de remportée sur les interdits de toutes sortes dressés sur le chemin des sans-le-sou ses pareils. Elle en était d’autant plus fière qu’elle avait la conviction que, dans cette école congréganiste bien cotée, son rejeton était voué, comme tous les enfants de la haute, à recevoir une éducation dite des plus soignées et des plus saines.

Or, l’instruction chez les bons Pères de la Sainte-Trinité coûtait les yeux de la tête et n’était pas à la portée de qui en veut. Les frais généraux, autres frais divers, les livres, les fonds de charité, les tenues vestimentaires, les bordereaux trimestriels, tout ça constituait un fardeau bien trop lourd pour le dos d’une pauvresse seule. Mais amoureuse obligée de son fardeau, la pauvre femme s’en était vaillamment chargée, résolue à remuer ciel et terre aux fins de parvenir à ses fins. Vers la fin rêvée, les moyens importaient peu ou pas du tout. Pour l’amour de ses objectifs, la femme se faisait régulièrement immoler sur l’autel du kout ponya par des usuriers sans cœur et sans vergogne. Elle se dépensait en efforts et en sacrifices, se saignant les quatre membres pour arriver à mettre la main sur des liasses de piastres dont se renflouaient régulièrement les coffres de l’économat des bons vieux Pères de la Sainte-Trinité.

Soutenue par la force de son rêve, elle était au four et au moulin, pétrissant courageusement sa pâte de misère dans le moule de l’espoir. Maman rêvait du jour où son petit Jean Bibi deviendra un monsieur pareil à ces messieurs du grand monde, ce sacré monde qu’elle ne connaît même pas, pour n’avoir jamais été “digne” d’en faire partie, ce monde d’en-haut qui l’a toujours regardée de haut… Et Jean Bibi, fils de mes entrailles, enfant de mes douleurs, un monsieur?… Oui, un monsieur, un vrai, avec sa part d’horizon, de soleil, de vie et de manières de vivre…

Et ça se parlera. Et ça se commentera.

Hé commère, tu connais la nouvelle!?… C’est Jean Bibi oui, le petit garçon de la voisine d’à côté, la marchande de pâtés cordés, ce bambin qui hier encore faisait pipi au lit et courait fesses nues dans tout le quartier, tu sais… Ah, la vie!… Jean Bibi n’est pas n’importe qui non maintenant. Il est devenu un gros paletot, un gros zotobre, un grand-nègre de la belle vie, un grand bacha à cravate, à serviette, à voiture, avec villa dans les hauteurs et flopée de domestiques…

Se tuant à la tâche, la maman contemplait le destin du fiston au miroir de la réussite. Elle se voyait elle-même, à quelques années d’ici, une vieille mère fatiguée, impotente, prématurément vieillie, usée par une lutte sans fin, courbée plus sous le poids des travaux forcés que sous la charge des ans. Mère vidée, mais maman heureuse et fière d’un fils réussi qu’elle aura su réussir toute seule.

Malencontreusement, le sort qui, spéculerait-on, ne l’aimait pas trop, se serait discrètement ligué contre son beau et légitime projet. Un soir, la maman surmenée leva l’ancre dans le voilier de la mort, abandonnant le fils à l’entrée du cycle secondaire. Naturellement, l’orphelin sans le sou fut religieusement chassé par les bons Pères de la Sainte-Trinité qui, évidemment, ne dirigeaient pas une maison de bienfaisance.

Au trépas de la mère, le fils n’était âgé que d’une douzaine d’années. Sans la sollicitude de la tante du côté paternel qui l’avait recueilli et pris à sa charge, point n’est besoin d’être un Antoine-nan-Gommier pour deviner l’avenir qui aurait été le lot du petit Jean Bibi : avenir semblable à celui de nos incalculables enfants de rue…

Enfants-bêtes qui dorment et se réveillent à la belle étoile sur les sales trottoirs de la civilisation. Enfants-fauves acculés à livrer la guerre des déchets aux pourceaux dans les poubelles de la technologie. Enfants de l’espoir blessé, enfants de rien et de personne, enfants sans enfance, enfants éclos dans les bras de la déchéance, enfants du pain noir sous le ciel bleu, enfants-chair-à-canon de la prochaine guerre, enfants-bouches-de-trop à trucider au prochain génocide, enfants-intrigue d’un drame humain universel…

Heureusement que la tante du petit Jean Bibi n’était ni une molle ni une tiède ou une timide. C’était une femme totale-capitale, une femme tout de bon, une femme pour de bon, une maîtresse-femme qui savait retrousser son jupon quand il le fallait et qui n’avait pas la détestable manie de tourner sa langue dans sa bouche pour vous cracher vos quatre vérités.

La vérité première était que, avec sa bourse de gagne-petit, elle tirait un peu le diable par la queue. Alors avait-elle besoin d’un coup de pouce pour pourvoir à l’entretien de son neveu. Dans un tel dessein, elle n’alla trouver ni Diable ni Dieu : elle se rendit directement chez son député de frère à qui elle exposa vertement la situation, sans prendre des gants ni emprunter des chemins détournés.

D’entrée de jeu, elle reprocha au géniteur son irresponsabilité, sa lâcheté, son avarice, son inhumanité, son inconscience. Le pauvre parlementaire en reçut plein le bol. Dans la foulée, il fut sommé d’apporter sa quote-part aux frais de l’éducation de son fils. Mais le député du peuple, importuné jusqu’au fond de son caleçon, balaya la requête d’un revers de main. C’était comme s’il chassait de son visage une mouche importune.

Et ayant pris la mouche, le frère dit à sa sœur qu’il la trouve plus qu’insolente de venir jusque chez lui pour lui manquer d’égards. Il lui dit comme ça qu’elle n’a pas le droit de lui parler sur ce ton plus qu’irrévérencieux. La raison est qu’il n’est pas son camarade et que, Dieu merci, il n’est pas n’importe qui. Il se fait le devoir de rappeler à son interlocutrice qu’il a ses assises dans les sphères de la haute société, qu’il a été déjà reçu à la table de l’ambassadeur X, qu’il a déjà joui de l’honneur de baiser la main à l’ambassadrice Y. Qui plus est, il porte très bien sa solide renommée de loup puissant et influent de l’Assemblée Nationale. C’est tant comme ça que bon nombre de ses collègues parlementaires le flattent à se considérer comme un probable candidat à la chaise bourrée. Il disait ça aussi, qu’il serait même dans la ligne de mire des faiseurs de rois… Un jour… Qui sait?… Qui sait si un beau matin… ou un beau soir de préférence… Et patati et patata…

Au bout de sa tirade, l’hôte crut en avoir fini. Il réitéra sa fin de non-recevoir et pria la visiteuse de vider les lieux. Mais la non grata ne s’en fit pas outre-mesure, ayant déjà ouï, vu et vécu pire que ça. Il fallait mille fois plus que ça pour entamer sa détermination. Toutefois, elle jugea bon de mélanger un peu d’eau à son vin, de mettre une sourdine à sa colère pour les besoins de sa cause.

Dans un langage atténué au possible, la tante entreprit de vanter auprès du père la remarquable intelligence du fils qui, témoignait-elle, était d’une rare nature, et qu’on serait pour le moins obscurantiste de laisser s’enliser. Argument de taille qui, supposait-elle, était susceptible de toucher la corde sensible d’une fierté de père. Peine perdue. La tante fut envoyée à tous les diables, elle et son inconvenante histoire de neveu intelligent en nécessité.

A ce point acculée par l’intransigeance de l’homme, la femme décida de sortir sa dernière carte. Cette carte était sa carte d’atout, pièce majeure qu’elle avait soigneusement rangée dans sa valise pour en faire utile usage au cas échéant. Carte que, dans le secret de ses pensées, elle avait baptisée « carte électorale »…

A propos, l’honorable député était en pleine campagne électorale, candidat à sa propre succession. Or, il va sans dire qu’il avait besoin de votes, de beaucoup de votes. Il en a eu dans le passé, il en aura à nouveau, moyennant une barrique de tafia, quelques quarts de cassave et une poignée de gourdes à distribuer aux potentiels votants… Mais si cette fois-ci tous les votes ou presque, nécessaires à la réélection, dépendraient de la volonté d’une seule personne!… Dans pareil cas, le tafia, la cassave et la gourde ne seraient d’aucune utilité.

Forte de sa “carte électorale”, la femme brandit l’arme du chantage dans l’air des considérations électorales. Elle promit au candidat de faire éclater, au cas où il ne se plierait pas à sa demande, un scandale extra-épicé qui ne servirait pas sa cause auprès de la justice des urnes. Elle jura, et sans s’enfoncer les gros orteils en terre, qu’elle irait immédiatement vendre la mèche à ses rivaux.

Il n’avait suffi que de cette menace à l’effet de bombe nucléaire pour que notre cher politicien filât doux comme un mouton. Un coup de marteau sur son crâne n’aurait pas causé de plus grands dégâts. Sonné, tétanisé, notre fier législateur. Son arrogance, sa suffisance, fondues comme beurre au soleil. Dans son regard hagard se lisait tout l’affolement d’une pièce de gibier coincée dans le périmètre de prise du chasseur. Emprisonné dans son petit repère, il prit la liberté de penser à sa réélection menacée. Il avait peur des conséquences prévisibles d’un vieux abcès crevé dont le pus nauséabond éclabousserait les moindres lettres de ses lumineux slogans électoraux, slogans tout en idées progressistes et humanistes affichés sur les murs de sa circonscription. Ce ne serait pas beau à voir. Pas tellement beau, en vérité, monsieur le candidat!…

Contraint de composer, le monsieur défit l’arête de son bas de laine et paraphait chaque deux ou trois mois à l’intention de la tante de son fils un chèque qu’il émettait à son cœur défendant, voire le cœur absent, l’âme au supplice. Mais il faisait ce qu’il avait à faire, le temps de se faire réélire. C’était un triste petit chèque dont le misérable montant ne permettait pas de faire grand’chose, mais c’était mieux que rien, se disait la femme.

Toujours incapable de faire face aux exigences d’un établissement privé, la tante inscrivit son neveu au Lycée du Peuple. L’adolescent s’y appliquait tant et si bien qu’il réussit l’un après l’autre ses deux baccalauréats avec des notes bien au-dessus de la moyenne générale.

Ensuite, ce fut l’Université, ce fut l’échelle aux échelons glissants des études supérieures. Ce fut alors l’Université d’Etat et son traditionnel système à piston, système à parrain, d’où ses portes d’entrée trop étroites et ses larges voies de renvoi; l’Université et ses dizaines de milliers de candidats à l’admission qui se bousculent chaque année au portail pour une poignée de places disponibles; l’Université pourtant dotée de ses vastes allées qui ne mènent presque nulle part; l’Université et sa mission austère, ses attraits, son cycle sévère, ses avatars, son snobisme, ses prétentions, ses tares, ses déceptions, ses promesses, ses faiblesses, sa culture intellectualiste, ses déboires, ses succès, ses incertitudes, sa vocation militantiste et, bien sûr, sa gloire incontestable définitivement gravée sur le granit éternel des Cinq Glorieuses.

Ayant subi avec succès les épreuves du concours d’admission, Jean Bibi Lesage le brillant bachelier fut reçu à L’Ecole Normale Supérieure d’où il émergea quatre années plus tard, porteur du fruit bien mérité de ses efforts académiques : une licence en Langues Modernes.

Selon toute attente, le normalien diplômé se consacra à l’enseignement. Professeur d’Anglais et d’Espagnol, il adorait enseigner à ses élèves l’emploi des adjectifs courts et des adjectifs longs dans la formation du comparatif et du superlatif. Autre notion de ses amours : le distinguo syntaxique entre « haber y tener », « ser y estar ». Tout compte fait, Jean Bibi Lesage adorait être professeur.

Mais après seulement trois ou quatre années de pratique, le pédagogue se sentait avoir la peau d’un vieux dans le métier. Il avait commencé à s’ennuyer devant le tableau noir. L’enseignement que, sur les bancs et la cour de la faculté, il décrivait à ses condisciples comme le plus noble métier du monde, lui parut subitement une tâche vile et ingrate. Le temps béni de l’idéalisme était déjà bien loin derrière lui. La réalité brusquement lui parut enfin, brutale, dure, affreuse, insupportable. Et il s’en plaignait amèrement. Et à qui voulait l’entendre. Etre professeur, professait-il, c’est bourriquer pour un caca d’hareng dans des salles de classe délabrées, exigües, mal aérées, surchargées; c’est essayer de fourrer des notions rebelles dans la tête d’élèves qui y viennent sans livres, sans idées et sans eux-mêmes; et d’année en année, les mêmes élèves qui ne sont jamais pourtant les mêmes.

Jean Bibi Lesage n’est pas de la trempe de ceux qui choisissent ou se contentent de passer inaperçus parmi la foule. Ses molaires ne sont pas assez solides pour mâcher le pain trop dur de l’anonymat. Acquérir un statut de professeur-vedette, se faire un nom, se faire graver une plaque de reconnaissance dans le marbre de la célébrité, telle a toujours été son ambition. Mais ce qu’il avait mis en œuvre pour atteindre son objectif était, à défaut de sa pédagogie ou de son amour du métier, son folklorisme attifé de toutes les exagérations.

Il s’exprime dans un langage imagé à l’excès, un langage de mauvais pédant, un langage perverti, affreusement tordu, frôlant le ridicule, un langage d’un autre monde qui ne se laisse point comprendre. Quant à sa mise, elle est des plus curieuses et en appelle à l’attention des plus indifférents. Son éternel pantalon de gros bleu délavé par l’usure est surmonté d’une chemise au tissu élimé et chiffonné qui n’a dû jamais avoir fait connaissance avec un fer à repasser. Sur son chef trône un large chapeau de paille. Une paire de chaussures Fabnac en caoutchouc de chez Mevs complète sa silhouette. A tout ça répond une éternelle serviette de cuir décolorée, serviette-fétiche bourrée de vieux bouquins, de journaux et de papiers, serviette qu’il a dû repêcher parmi les débris d’un naufrage échoués sur une plage.

La bouille et l’attitude de Jean Bibi Lesage intriguent tant les observateurs que plus d’un se sont demandé de quelle pièce de Beckett ou de Genêt ait pu s’échapper cette identité tout à fait surréaliste qui eût intégré la scène de la vie réelle, y transposant, sans ayant l’air de se moquer, son rôle de personnage de l’Absurde. Mais Jean Bibi, lui, sait clairement, et mieux que personne, qu’il n’est une invention ni de Jean ni de Samuel. Il sait qui il est et surtout où il veut aller. Sa route, il l’avait choisie en toute lucidité. D’ailleurs, le bout de chemin qu’il avait déjà parcouru était ponctué de reconnaissances…

Les médailles, les plaques et les trophées, diplômes et certificats qui lui auraient été décernés se comptent par dizaines. Il en a tant et tant que les quatre murs de son salon et de sa chambre à coucher en sont complètement tapissés. S’il ne rate la moindre occasion de pérorer sur ses honneurs et prix reçus, il a aussi l’art de créer l’occasion en toute occasion. Or, certaines rumeurs persistantes veulent que le cher maître se décerne lui-même ses honneurs, titres et grades. Toute la ville en a vent, depuis longtemps. On chuchote çà et là qu’il est le client assidu d’un magasin de la ville où il achète ses plaques, trophées et certificats bien mérités qu’il grave, remplit et signe lui-même. Un coup de génie!…

Et mal lui en aurait pris de s’arrêter en si bon chemin.

Chemin faisant, il s’est découvert marxiste. Intellectuel marxiste. Il ne se fait pas prier pour le clamer sous tous les cieux. C’est dans le dessein de s’illustrer qu’il s’est acoquiné avec un certain catéchisme du marxisme qui enseigne un folklorisme outré, relevant plus du psycho-pathologisme que d’un quelconque courant politico-idéologique de parenté marxiste.

En réalité, qui est le véritable Jean Bibi Lesage?…

Un sage? Un aigri? Un rêveur? Un anticonformiste? Un visionnaire? Un opportuniste? Un anarchiste? Un tartuffe? Un révolté? Un champion? Un illuminé? Un cynique? Un misanthrope? Un bouffon? Un insurgé? Un philosophe? Un iconoclaste? Un farceur? Un demi-fou? Un fou à lier?…

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