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Publié le 22 juillet 2015

Par : Gabriel Dugué

A défaut de Marina, il y aura peut-être une autre, voire plusieurs à être enchantées d’être le bœuf salé du pois de Solon. En effet, nombreuses sont les commères qu’il avait déjà invitées et reçues au lit de son imaginaire. Une brochette de jupes remarquables dans leur diversité. Défilaient et redéfilaient dans ses visions mouillées : la corpulente, la chaste, la mûre, la frêle, la mièvre, la vierge, la capricieuse, la dévergondée, la chabine, la précoce, la mijaurée, la noire-tamarin, et les autres… Et il avait pour chacune un rêve, un fantasme, une pensée. Rien que de penser à ces filles du soleil qui feraient les délices de ses beaux jours de chef, rien que de rêver aux trésors cachés de leurs jardins secrets, Solon avait à la bouche un goût d’orgasme.

Pour Solon, rejeton, produit et émanation de son milieu, automate coulé dans le moule des idées reçues, il est tout à fait légitime de se servir de sa position et de son pouvoir pour satisfaire son goût de la luxure. D’ailleurs, un tel état de fait a pris force de culture. Tout le monde le fait. Constat fait. C’est la grande mode et les exemples abondent.

Le juge de paix entretient quatre fanm deyò, et seule son épouse semble légitimement ne pas en être au courant. Le magistrat communal et le lieutenant du sous-district n’en font pas moins. Le cas de monsieur l’honorable député de la circonscription n’est qu’un secret de polichinelle. Tel qu’il est, celui-ci, père de famille exemplaire, fanatique juré et intransigeant de la morale, il s’est fait flanquer une belle volée de bois vert de la part de sa femme qui l’avait surpris en plein lit conjugal en compagnie d’une midinette, pêchée on ne sait où.

Le révérend berger du temple adventiste agit de façon très discrète, anbachal, mais qu’il conduise bon nombre de ses brebis égarées vers le salut de sa sainte alcôve n’est un fait étranger à personne.

Quant au curé de la paroisse, il est certes éligible au bénéfice du doute. Pourtant, des commérages persistants veulent qu’il couve sous sa soutane une chaleur d’été tropical et que l’oiseau de Dieu ait transformé son presbytère en un véritable nid de fornication. Vrai ou faux? En tout cas, plusieurs enfants « sans papa » des environs rappellent tellement la sainte physionomie de « Mon Père » qu’il ne serait pas hasardeux de parier son testicule gauche sur la probabilité que le prélat n’ait pas respecté ses vœux de chasteté.

A la lumière ou à l’ombre de parelles évidences, Solon s’ingéniait à caresser ses rêves tout en guettant son heure.

Mais les heures s’accumulèrent à accoucher des années qui le virent se morfondre toujours dans l’expectative. L’heure tant souhaitée n’en finissait pas de ne pas sonner à l’horloge de la déjà trop longue attente. Un Solon agacé se demandait, anxieux, qu’est-ce qu’ils foutent depuis tout ce temps, tous ces aloufa pansus qui garnissent leurs garde-manger à ses dépens! Hier, installé à dos d’âne sur les fleurs chéries de l’optimisme, il flirtait avec les plus hautes cimes de la certitude. Le voici aujourd’hui, le masque en point d’interrogation, vidant la coupe mal-aimée de l’incertitude. De pots-de-vin en pots-de-vin, rien n’y faisait. A force de mettre la main à la poche, il était à deux doigts de la ruine. Volaille, bétail, épis, tubercules, argent, tout y avait passé. Il ne possédait plus rien d’espèces ni de vivres pour continuer à s’acheter la faveur des parrains. Et pourtant, il n’y avait pas encore l’ombre d’un galon à l’horizon! Et il n’avait plus rien!… Rien qu’un ciel de bonnes intentions, un ciel de belles promesses pour des demains qui n’arrivaient jamais…

Ouf! Il en était grand temps quand le lieutenant-chef du sous-district le convoqua un beau matin à ses bureaux pour « une communication urgente ». Faut-il alors se demander avec quelle célérité de lièvre notre bonhomme y accourut. En deux temps trois mouvements, il était là, le cœur ouvert, les yeux fermés, les trente-deux dents dehors, le souffle retenu, les oreilles réceptives… Là, le lieutenant lui apprit qu’il avait fait le nécessaire pour lui, qu’il avait combattu en sa faveur le bon combat. Aux dires du militaire, la nomination est officiellement confirmée. La lettre est déjà rédigée, scellée, signée, authentifiée, et tout… Solon n’aurait plus qu’à patienter, le temps que prend une lettre pour parvenir à son destinataire.

Le très-bientôt chef de Section était aux anges. Son cœur chantait, débordant d’allégresse, de flamme, d’ardeur et d’enthousiasme. Anges et archanges, chérubins et séraphins étaient invités à partager sa félicité. Harpe, lyre, flûte, hautbois, harmonica, cor, accordéon, violon, violoncelle, tambour, luth, harmonium, clarinette, musette et autres instruments des âges s’étaient tous concertés pour psalmodier en chœur avec l’euphorique champion l’hymne des sept béatitudes.

Le lieutenant l’avait instruit de la nature et des limites du pouvoir qu’il aura entre les mains, si le moindre pouvoir toutefois il en aura. Le pouvoir réel reviendrait au lieutenant, Chef Suprême et Effectif des Forces Armées du District, à défaut d’être à vie… Pouvoir de marionnette? Qu’importe!… Ce n’était pas à Solon de trouver à en redire. Au contraire, il avait tout promis. Servilement. Absolument tout. Obéissance promise. Horizontalité promise.

Bien sûr, l’humanité regorge de vertébrés qui acceptent de négocier leur verticalité pour n’importe quoi. Mais tout constat fait, le pire des cas aurait été que les ficelles de pantin de Solon fussent assez longues pour qu’il fût parachuté à New York à titre de Secrétaire Général des Nations-Unies. Dans lequel cas, il aurait été fort à plaindre, notre bon vieux Solon. Imaginez-le paré de tous les attributs d’un Secrétaire Général maître de lui-même alors qu’il ne serait en réalité qu’un…
Secrétaire général pantin
Secrétaire général pope twèl
Secrétaire général roi grimas
Secrétaire général capitaine ad honores
Secrétaire général roi à New York qui s’en rit
Secrétaire général roi-valet de la Maison-Blanche
Secrétaire général roi de cirque à la Maison de Verre
Secrétaire général laquais de l’Aigle seul roi devant l’Eternel…

Est-il toutefois que les rois se succèdent et ce fut pour le grand malheur de Solon. Peu de temps après la convocation, son « ami » le lieutenant reçut un ordre de transfert et un nouveau commandant fut placé en tête du sous-district. Pour Solon, rien ne pouvait plus mal aller dans ce monde où tout va mal. Bien mal avec ce transfert absolument mal venu. Mal en effet d’être rivé, après des siècles de patience et d’appréhension, à l’angoissante perspective de repartir à zéro!…

Cela s’entend, le nouveau commandant hérita du dossier-Solon qu’il réévalua en défaveur de l’intéressé dont l’analphabétisme fut assimilé à un handicap sérieux. Il lui fut exigé de savoir au moins écrire et signer son nom. Faute de quoi, il n’aurait qu’à ranger son ambition au placard des projets mort-nés, au dépotoir des rêves irréalisables.

Instruit de l’inconvénient, un Solon, dont la conviction n’était pas de nature à être entamée, eut à cœur de se mettre immédiatement à l’ouvrage. Il s’y était mis avec conscience et application. Décidé envers et contre tout, il avait pris à cinquante-quatre ans la belle résolution de se faire inculquer les rudiments de la lecture et de l’écriture. Dans un tel dessein, il avait remis son sort entre les mains de quelques gamins du voisinage qui peinaient encore sur leur syllabaire. Moyennant quelques sucreries, une poignée de billes, une grappe de quenêpes ou un lot de mangues rozali, les pauvres enfants, promus professeurs du jour au lendemain, avaient bien accepté de voler au secours du vieux Solon.

Sage comme un enfant, Solon s’amenait chaque jour vers l’un ou l’autre des enfants, muni d’un crayon et d’un cahier de quinze centimes dans son makouti. Les sessions de lecture et d’écriture s’alternaient, se multipliaient. Les gamins, quoique inconscients de la portée du défi, se relevaient consciencieusement dans la rude tâche. De son côté, un Solon très motivé ne manifestait aucun signe de lassitude. Au contraire, il semblait s’accommoder très bien des misères de l’apprentissage tardif. Seulement des mois plus tard, où en était-on? On n’avait pas bougé de la case-départ. L’élève essayait de lire en tenant son « Ti Malice » tête-en-bas. Quant à son écriture, imaginez un beau galimatias, une superbe anti-écriture. Extra-gauche, indéchiffrable, hermétique, la calligraphie de Solon. Bien savant qui aurait pu déterminer si c’était du chinois, de l’arabe ou de l’hébreu.

Au début, les enfants chérissaient l’illusion de pouvoir parvenir à fourrer quelques notions utiles d’alphabétisme dans la caboche du vieux Solon. Ils s’en étaient donné à cœur joie, dans une bruyante ambiance de rivalité et d’autorité autour d’un Solon bien soumis. Mais le minimum n’avait pas été atteint que leur courte patience s’épuisa. Hissés au faîte de l’exaspération, les petits pédagogues s’étaient libérés un à un de la rude mission, renvoyant ainsi le potache derrière les barreaux de son analphabétisme. Leur humeur primesautière avait repris la préséance sur les difficultés d’un engagement qui les dépassait.

A ce carrefour-là, l’histoire tournait à la mésaventure. Ça sentait l’échec, la mort d’un rêve, la fin d’une vie. Par bonheur toutefois, un Solon circonspect de nature, était d’avis qu’il existe toujours une solution inespérée à une situation désespérée. Tout champ d’action brûlé, n’ayant pratiquement rien à perdre, il opta pour jouer la carte de l’audace : cette audace dont on fait sa dernière arme quand on n’a plus rien sur quoi compter.

Il ne possédait pas son abcd mieux qu’avant, mais il était disposé à tenter le coup. Au jour dit, il eut l’aplomb ou la bravoure de se présenter aux casernes en vue de subir les épreuves requises. Courbé sur le papier, le candidat s’affairait, tirait la langue, se grattait le crâne, suçait la pointe de son crayon. Il s’appliquait, suait, s’essuyait et faisait de son mieux pour coucher quelque chose de lisible sur le papier. En vain. Les lettres refusaient obstinément de se laisser tracer par ses doigts ineptes et inaptes. Evaluation faite après une demi-heure d’essais infructueux, la censure trancha l’espoir de l’aspirant chef de Section avec l’efficacité du couperet sur le cou du condamné.

Solon dut quitter les lieux, non pas avec sa plaque de chef de Section épinglée sur sa poitrine, mais bien avec les morceaux de son rêve émietté dans ses bras cassés. Il venait de dire adieu au rêve de sa vie, son vieux rêve mis en cercueil, son cher rêve enseveli sous les débris du monde subitement écroulé autour de lui.

Ciel! Au fond de quel précipice ont disparu tous ces atours d’atout que j’ai perdu avant même de les avoir acquis? Tout est fini avant même d’avoir commencé. Rien ne va plus. A dire vrai, rien n’a jamais allé. Et au bout du compte, tout s’en est allé. Mon vieux rêve, parti en fumée! Mon bel uniforme bleu et rouge, emporté par le vent du malheur, comme un drapeau vaincu. Mon fusil, mes épaulettes, mon cocomacaque, mon apparat, mon équipage équestre, mon respect, mon prestige, mon demain, ma vie, tout est foutu. Allé à vau-l’eau. Rien de tout, rien du tout. Rien que des acquis mort-nés : le pouvoir, le faste, les pompes, le décorum, la gloire… Que meure le ciel qui m’a laissé tomber!… De même que toi, maudit sois-tu, minable enfer, prétendu ennemi du ciel, qui n’a pas volé à mon secours!… En somme!… Indigestes regrets!… Et puis… Aie! Femelles éternelles de mes nuits de rêves!… Comme vous m’aurez manqué, chatounettes de mes pensées majeures!… La tienne, avant toutes, Marina l’insolente! Qu’est-ce que j’ai pu avoir envie de toi, toi! Combien est-ce que j’ai voulu t’avoir, toi!…

“Adieu veau, vache, cochon, couvée!”…

Se couve désormais en Solon toute la frustration du monde. Ne croyant plus à rien, sinon à ses illusions mortes et son rêve assassiné, tous les sentiments étriqués ont trouvé la voie de son cœur pour s’y amalgamer en une houleuse mer de frustration. Ses quatre poches sont de pleins foyers de frustration. La route où il va est pavée de frustration. La saveur amère de la frustration, il la rumine sans cesse. Il la charrie dans sa tête, dans son cœur, dans son rire, dans son sang, dans ses yeux, dans son silence, dans son parler. La frustration est devenue son manger et son boire, sa cène, son vin et son hostie. Sa vie. Son tout.

Un Solon nouveau est né sous le soleil de la frustration. On ne reconnait plus en lui le bougre d’avant, gai luron, jovial et sympathique, qui vivait en harmonie avec son entourage, partageant ses blagues, ses rires, ses rêves, ses espérances et ses attentes avec le monde et tout le monde. Il s’est retiré sur lui-même, réduisant à lui-même sa société et son univers. Il ne salue plus personne, ne répond au salut de personne. Il a une dent contre tout le monde parce que, rumine-t-il en lui-même, tout le monde le hait et lui en veut. Et il en est venu à détester tout le monde. Il déteste les vivants, les morts, et même ceux qui ne sont pas encore nés.

Depuis le jour où, des Casernes, il est rentré chez lui mâcher toute sa somme de rancœurs et d’amertume, le rideau s’est levé sur une nouvelle scène du théâtre de sa vie. Sa vie, long drame aux scènes aussi cocasses que pathétiques. Il est devenu objet de risée publique. Certains petits espiègles le surnomment « La Sec », en lui adressant de loin les saluts militaires les mieux parodiés. Provoqué, irrité, il lance des pierres aux trousses des gamins et lance sur les toits des injures à scandaliser les oreilles les moins chastes. Il en fournit à pleine mesure, à démesure, à la mesure du spectacle de rue qui mobilise les grandes foules. Dans un milieu de privations et de maux de toutes sortes, là où les gens ont mille matières à pleurer, enfants et adultes en profitent pour se dilater la rate à qui mieux mieux à ses dépens. Plus il réagit, mieux on l’importune. Le cercle du cruel spectacle, qui fait les délices des autres, tourne, implacable, autour de lui. Ainsi va la comédie.

La comédie devient synonyme de drame quand Solon prend le parti de s’accoutrer en disciple de Papa Guédé, se montrant partout avec un mouchoir rouge autour du cou et une bouteille noire remplie d’on ne sait quoi sous l’aisselle gauche. A ceux qui désirent savoir à quoi rime cette nouvelle et étrange manière d’aller, il raconte, le plus sérieusement du monde, qu’il avait vécu sept années de sa vie sous les eaux en compagnie d’esprits petro et qu’il en était revenu, nanti de pouvoirs surnaturels. A l’écouter parler, il aurait des dons d’occultiste, il serait jeteur de mauvais sorts, il détiendrait le pouvoir, rien qu’en débitant une oraison de ses recettes, de faire disparaître n’importe quel chrétien vivant aussi vite que passe le vent. Il va jusqu’à citer des noms de personnes qu’il aurait « mangées » et dont les “nanm” seraient enfermées dans des calebasses gardées dans un coin de son ajoupas. Il narre force histoires horrifiantes, agrémentant le tout de force détails qui font dresser les cheveux sur les têtes les plus incrédules. Il s’attribue la paternité de tant d’exploits parazobopants que toutes les morts « non-naturelles » survenues dans le canton lui sont automatiquement imputées. Les parents, atterrés et terrifiés, défendent aux enfants de lui parler, de le regarder dans les yeux, et de croiser son chemin. On se signait à la seule évocation de son nom…

Cette fois, Solon avait bel et bien gagné son pari. Il avait remporté la médaille de sa vie. La légende était née : il était loup-garou.

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En tout cas, il vient de mettre la voile pour le pays-sans-chapeau sans avoir été chef de Section. Et loup-garou encore moins.

C’est ce qu’essaie de communiquer la lumière de ses yeux éteints, demeurés grand ouverts sur la mort, et qui semblent adresser un ultime regard de reproche à la vie, au ciel, à la terre, aux êtres et aux choses. Pour ce qu’il avait désiré être et n’a pas été, pour ce qu’il avait prétendu être et n’a pas pu être.

Les préparations pour la mise en cercueil vont bon train. Deux laveurs s’occupent du cadavre quand, tout à coup, l’un deux tire de sa poche de derrière un mouchoir rouge qu’il agite par trois fois au visage du cadavre. Puis il souffle quelque chose à l’oreille de son acolyte qui exécute automatiquement un signe de croix. Toute l’assistance se signe. Il est arrivé que le cadavre ait éructé et que ses paupières aient oscillé. Ce serait signe que Solon refuserait de s’en aller seul et qu’il chercherait à entrainer d’autres âmes avec lui dans son voyage sans retour vers une certaine Guinée tout à fait inconnue.

Que Solon refuse de s’en aller seul ou autre chose, il sera, au petit jour, mis en bière en compagnie de la mort. Bien couché entre ses quatre planches, il sera descendu à l’aide de deux cordes dans la fosse de l’éternel repos à plusieurs pieds sous terre. Il n’ira pas au ciel, c’est plus que certain. Personne ne connaît le chemin. Plus sûre est la route qui mène vers l’enfer. Et de cela, la mémoire de Solon n’en disconviendra pas quand, sous les tonnelles du samedi soir, se racontera une histoire qui commence ainsi : « Il était une fois un gros papa loup-garou qui s’appelait Solon… »

* *

Et pourtant, Solon avait entendu parler de l’Oncle.

Il avait entendu dire que l’Oncle est solidaire et généreux, qu’il a une main charitable à tendre aux désespérés de tous les coins de la terre où la vie se meurt. Il est aussi dit que l’Oncle est bête à force d’être bon, couillon à force d’avoir bon cœur. On dit surtout que ce sont les méchantes langues qui lui imputent un appétit d’ogre. Les langues longues vont jusqu’à affirmer que le vieil Oncle passe tout son temps à découper ses neveux en quatre, à les rôtir au four de sa fauverie, à les manger au plat de sa gloutonnerie, à la sauce de ses caprices…

Poor Uncle Sam!… Being so maliciously lied about!… That’s all but so unfair!…
Il n’y aurait rien de plus mensonger!

La vérité est que, pour mieux nous assister, le bon vieil Oncle nous déleste de nos cerveaux les plus brillants et nous envoie en retour ses médiocres sous le titre d’experts.

De quelque manière qu’il agisse, le vieux Sammy, phénoménale est sa carte de visite. C’est un alchimiste, le vieil Oncle, un mage à la baguette magique, investi du don divin de transformer les larmes de désespérance en rivière de félicité. Il est la Providence de tous les crève-la-faim du tiers-monde, du quart-monde et même du millième-monde. Il offre l’hospitalité aux sans-repères, l’asile aux persécutés, la consolation aux cœurs brisés, le réconfort aux mal-aimés, le soutien aux faibles. Qui mieux est : son billet vert n’a pas de couleur. Il y en a pour toutes les couleurs : la blanche, la jaune, la noire, la rose, la bleue, la rouge, la sans-couleur. Sacré et respecté est le principe de l’Equal Opportunity au pays de l’Oncle…

Bienvenue au pays de l’Oncle!… Bienvenue au pays du Rêve!…

Solon avait vu sa terre entière se déporter vers la Terre du Rêve, vers les promesses claironnées d’une vie meilleure. A l’instar de bon nombre de ses compatriotes, il aurait pu se munir d’un passeport-requin, prendre un voilier de fortune qui l’aurait jeté comme un chien sans maître sur une plage de la Floride, mais il avait opté pour rêver chez lui, pour transformer le rêve en réalité chez lui, pour vivre la manifestation et la réalisation du rêve chez lui…

Non, merci mon Oncle, merci de tout cœur. Je te remercie pour la belle et grande opportunité. I much appreciate it. From the bottom of my heart. Un grand merci que je te dis. Merci pour ce que tu es, merci pour ce que tu n’es pas. Merci pour ta bonté, ta pitié, ta générosité, pour ton âme étoilée, mais je reste chez moi. Merci pour ton grand cœur, pour mon infortune qui te tient à cœur, pour l’amour de la liberté que tu entends fourrer dans mon cœur. Freedom, tu dis? Ne t’en fais pas, mon bon vieil Oncle. Rends-moi tout simplement mon Histoire, mes héros, ma Navase, mon guano, ma bauxite, mes enfants et mon pot de nuit.

Etrange parcours que celui des quêteurs du Rêve qui, gonflés au départ d’un optimisme à tout casser, finissent en damnés du pain noir sur la Terre du Rêve! Ils ont fui la pluie pour aller se noyer dans la rivière…

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« -Mon compère, toi qui reviens de ce pays où, d’après maints racontars, les immigrés vivent le bonheur des anges au paradis, pourrais-tu me dire, je t’en prie, comment vont les miens là-bas ?

« -Well, well, well!… Ils sont là, ils ne sont ni dead ni sick… Thanks be to God for such blessings… Well, ils sont là, they are struggling, ils suent, s’étouffent, soufflent, s’essoufflent, mais ils tiennent encore le coup. To make ends meet, ils n’ont nul autre choix que de bosser même à la Labor Day. Pour se gratifier d’une lueur d’illusion, ils allument des firecrackers à l’Independence Day, ils découpent le turkey de la Thanksgiving et se saoulent la gueule à la New Year’s Eve, in front of the Christmas tree. C’est comme ça… And then? Guess what? La dynamique du Rêve reprend son train-train of every day, dessinant sa même courbe indifférente, allant son même méchant itinéraire, décrivant ses mêmes hideuses sinuosités. Les vôtres, les nôtres, galériens, condamnés… Forçats de leur état, ils trainent. They drag and still drag, over and again, again and over, la lourde charrette du Dream dont le parcours cyclique met le cap, from year to year, sur une Independence Day, une Thanksgiving et une New Year’s Eve de la même couleur, of the same taste, the same smell que les précédentes. Il n’y a rien de nouveau sous le Ciel Etoilé. Rien que les mêmes vieilles luttes, les mêmes vieilles tracasseries, les mêmes vieilles inquiétudes under the same old sky. C’est ça, l’existence des vôtres, des nôtre de là-bas. In short, le Dream a tourné au cauchemar. Ah, les misères du Rêve!… Could you believe that?…

Solon avait-il jamais pensé à quitter sa terre natale, il aurait pu, à défaut de chez l’Oncle, s’offrir une voie alternative. Il se serait, sans grande difficulté, rendu en territoire voisin où la zafra appelait à la servitude des meutes d’affamés et de déguenillés de chez lui. Un groupe de compères, paysans dépossédés et fatigués, qui avaient fait leur l’obligation de s’en aller, l’avaient invité à se joindre à eux. Mais lui avait toujours répugné l’idée de se rendre à Monte Christi, à Macoris, à Puerto Plata ou à San Cristobal pour couper la canne. Un boulot qui, d’après tous les témoignages, dégage des relents d’esclavagisme. Crever sur place lui semblait une meilleure option. L’idée le révoltait d’autant plus que, depuis qu’il était un bambin pas plus haut que trois oranges, circulait sans cesse autour de lui l’histoire d’un carnage perpétré contre ses compatriotes coupeurs de canne par un certain Trullijo, Trumillo ou Trujillo. Peu importe le nom qu’il portait, celui-là : il n’était ni son père ni son parrain. Se dénommait-il el jefe ou el benefactor que le seul nom qu’il mérite est celui de chacal. Lui et tous ses complices, des deux côtés de l’île.

Le chacal décréta la nuit-perejil. Il y eut la nuit-perejil!… Un mot dans la nuit un mot un seul. Un mot dans la nuit noire nuit rouge. Nuit de folie meurtrière. Nuit de carnassiers. Nuit de la bête immonde. Nuit du sang. Nuit de fauves. Nuit des vêpres. Nuit de la honte. Nuit-nuit.

Pele…le… pe… ril… Le sort du coupeur de canne est scellé. Pelejil ou peleril, qu’il dit, c’est le dernier mot qu’eut à prononcer le bracero… Pelelil : un poignard assassin s’enfonça dans la chair de la vie… Perelil : la vie est noyée dans le sang, l’espace d’une étoile filante… Pelil : adieu bracero, adieu mon frère.

Par-delà les eaux encore rougies de la rivière Massacre, Dajabon consterné fait à Ouanaminthe traumatisée des yeux d’incrédule. Dajabon est encore incapable de s’expliquer la nuit-Perejil. Seule s’explique la honte que cette page d’histoire écrite dans le sang par le caudillo a imprimée au front de la patrie de Juan Pablo Duarte, de Juan Bosch et de Camilo Torres.

En tout cas, Solon est mort, loin de la Terre Promise de l’Oncle-Rêve, loin de la terre gorgée de sang de la nuit-perejil. Certes, son rêve est mort avec lui, mais il a vécu le rêve chez lui, jusqu’au bout du parcours. Il est resté chez lui où le rêve refuse de mourir, où la belle moisson du rêve national se fera, tôt ou tard.

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