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Publié le 7 septembre 2015

Par : Gabriel Dugué

Je n’avais jamais été la fille de mes parents. Ma mère cassa sa pipe alors que je n’avais pas encore trois ans. Quant à mon père, lui et moi avions très peu vécu ensemble. D’ailleurs, comment aurais-je pu être la fille de mon père alors que je ne m’appartenais pas moi-même? J’allais sur mes neuf ans quand mon destin fut définitivement tracé. Et à l’encre de la fatalité.
Ce fut par un beau matin de juin que le rideau se leva sur le drame. Le temps a bonne mémoire et ne peut pas se souvenir d’un féerique matin de la Saint-Jean : matin brodé de traînées d’ailes auréolées, matin de papillons en larmes, matin de soleil noir, matin d’étoiles endeuillées, matin de pierres consternées, matin d’épines plantées dans les fleurs de l’innocence. Il est marquant, gravé dans la mémoire du temps, ce matin-là où mon père frappa, avec toute la déférence légendaire du paysan, aux persiennes de madame Lafortune à qui il présenta une petite fille à titre de rèstavèk. Mes neuf ans s’ouvraient alors sur un désastre et je n’étais même pas en mesure de mesurer l’ampleur du malheur.

Malheur qui, fort probablement pressenti par mon père, l’avait d’abord amené à se livrer mille luttes intérieures. Confier son enfant à une étrangère, voir partir son enfant vers l’incertain, loin du toit paternel, jouer un tel coup de dés avec pour toute certitude l’incertitude de demain, la décision était pour ainsi dire dure à accoucher. Mais le temps de peser le pour et le contre, l’étau de la faim était là, qui se resserrait sur nous avec une poigne sans indulgence. Les souhaits d’un demain meilleur se perdaient dans des mers de désillusions. Mes trois frères et moi mourions de faim sous les yeux impuissants de notre père désolé. Nos besoins élémentaires étaient inscrits sur la liste des rêves interdits et des vœux chimériques. Réduit à ruminer de la vache enragée, interdit d’espérer, papa s’était vu contraint de me placer en domesticité. Et il me confia à la bonne dame, tout en se consolant à l’idée que, moyennant les petits services rendus, sa petite fille sera quelque peu nourrie, vêtue, et peut-être scolarisée…

Or, dans la galère de la dame Lafortune, ma fortune de rèstavèk n’était pas belle à raconter : tôt levée, tard couchée, mal couchée, surmenée, mal nourrie, battue, mal vêtue, végétant de restes dédaignés, jamais scolarisée, privée de toute affection. J’étais interdite de jouer, interdite de rire. J’étais cette enfant à qui on interdit d’avoir des rêves d’enfants. Mon statut était inférieur à celui du chien de la maison dont j’avais à nettoyer promptement le pot chaque fois que le canin avait fini de déféquer. La couche proprette de l’animal n’avait rien à envier au grabat fait de haillons aux viles senteurs sur lequel je reposais mon cadavre éreinté dans un coin de la cuisine entre deux interminables journées de travail au-dessus de mes forces et de mon âge. Pour que ma couronne de reine des sept-douleurs me convînt à merveille, moi, la petite fille de neuf ans, étais traitée de tous les noms : mantèz, rizèz, visyèz, lèdèz, vòlèz, reselèz, malfèktèz, figi di, salopri, malpwòpte, malpouwont, vye bagay, vye moun mòn, ti manman pa bon, ti bouzen sal…

Outre les violences psychologiques, j’étais physiquement violentée sur un rythme quotidien. Je connus les morsures du fouet dans toute l’horreur de la chose. Pour un oui ou pour un non, la petite bête de rèstavèk était pincée, tabassée, bousculée, cognée, talochée, giflée, flagellée, boisée, rigoisée, bastonnée, filanguée, triminée, déculottée, démantibulée, décherpillée, déchalborée… Je criais la douleur de ma chair torturée et des coups de pied solidement flanqués dans mes petites fesses m’apprenaient à fermer ma grande gueule. J’étais cette enfant qu’on a une inexplicable nécessité de battre, celle qu’on croit avoir le droit de battre, celle qu’on se donne le droit de martyriser, celle qu’on prend plaisir à faire souffrir pour la morbide satisfaction du bourreau…

Me voici alors, enfant sans enfance, à la réalité acide et amère. C’est le cas de dire que je n’existais pas. Mon existence d’enfant était réduite à guetter un rare moment de liberté pour chiper une chiche minute de rêve à la réalité. Je rêvais avec nostalgie des joies perdues et regrettées, à la fois simples et sublimes, qui régissaient l’atmosphère sereine de ma campagne natale où j’avais la pleine liberté de sauter à la corde, de jouer à la marelle, au titato, de courir le lago, de participer à la ronde des « oignons au bord du marché », de chasser des criquettes vertes, de lancer des cailloux vers la lumière des fruits mûrs, de respirer librement le parfum enivrant des abricots au flacon de l’été, de m’ébrouer dans les espaces illimités des vertes frondaisons, de faire dodo à ma poupée née des amours d’un noyau de mangue avec le sens aigu de la créativité enfantine.

Madame qui bénéficiait de ma servitude n’avait pas jugé nécessaire de procurer le pain de l’instruction à la petite fille des mornes que j’étais. Elle m’avait laissé grandir comme un quadrupède dans la savane de son foyer évolué où elle recevait des tas de gens “comme il faut”. Chez Madame, je traversais l’existence sans crayon, sans cahier et sans syllabaire, vouée à patauger, ma vie durant, dans la boue de l’analphabétisme.

Ce que Madame ignorait pourtant, c’est que je savais lire déjà. J’avais appris à lire, sous son toit même, dans l’abécédaire qui m’était disponible à l’école de la souffrance. C’était, mon abécédaire, ma chair de souffre-douleur étampée par la rigoise, mon corps d’enfant marqué aux lettres infâmes d’une cruauté insensée. Dans mon abécédaire, je déchiffrais très bien, sans pouvoir alors l’écrire ni en saisir le pourquoi, l’obsessionnelle et vicieuse propension de certaines « gens de bien » à se comporter comme de vulgaires bouchers.
On dirait que j’appartenais à une espèce inférieure à la leur!

Un matin de février, matin fou de ciel clair et de sombre horizon, je partis de chez madame Lafortune pour faire mes courses habituelles au marché, et c’était pour ne jamais rentrer. J’avais pris le parti de déserter un toit de malheur que ma sensibilité écorchée avait viscéralement pris en horreur. Comme on dit : je m’étais sauvée.

A treize ans, j’étais assez habile pour me dérober aux recherches de la police, si jamais ma disparition avait été signalée. Je passai la première nuit de ma fuite dans une masure de fortune en compagnie d’un groupe de filles, orphelines ou rèstavèk en cavale comme moi, qui m’accueillirent comme une sœur, avec toute la spontanéité et la bonté de leurs cœurs d’enfants. C’était comme si j’avais toujours été des leurs. D’ailleurs, il y avait le lien imperceptible qui nous unissait, qui nous donnait toutes à regarder la vie avec les mêmes yeux désabusés des enfants du malheur, enfants rejetées dont l’existence se déroulait sous le regard détourné d’un ciel indifférent, maudite existence au pain dur, marquée par nos jours sans pain et nos soifs inapaisées, nos nuits sans soleil et nos rêves interdits. Nous nous comprenions sans nous parler, un simple regard nous suffisait.

La plupart d’entre elles n’étaient pas plus âgées que moi, et c’étaient déjà des filles-femmes prises de très tôt dans l’engrenage du vieux commerce du sexe. Filles de rien et de personne, filles-objets, filles-épaves, filles-parias, filles enfermées dans le cercle sans issue de la déliquescence, filles-enfants au sexe-marchandise acculées à se faire déflorer par des adultes pour un soupçon de pain.

Reléguées aux confins de l’inhumanité, vivant en marge des contraintes sociales imposées par la morale et le sens de l’honneur, deux termes que d’ailleurs il leur était bien difficile de définir, les petites vendeuses de chair n’avaient point honte de m’avouer leur métier honni et décrié par une société hypocrite qui en profite bien. Heureusement que ma vie trop dure m’avait appris à ne pas faire la part belle aux préjugés. Sans façon, je m’intégrai à ma nouvelle petite société, décidée de faire toit commun avec les filles. Mais pour combien de temps? A cette minute encore où je me raconte mon histoire pour la énième fois, je n’en sais pas trop. Ce dont je suis certaine, c’était bien là, dans cette école insolite, que j’avais commencé à me faire une idée assez claire de la déchirante propension de la bête humaine à la bestialité, à l’inconscience, la veulerie, le sadisme et la perversion. Et pourtant, j’avais tellement eu matière à penser au cours de mes années d’infortune dans la galère des Lafortune!

Poignante était la solidarité qui régissait cet étrange petit univers de fillettes livrées à elles-mêmes. Elles pétrissaient ensemble et mangeaient en tête-à-tête leur pain d’infortune. Elles se coiffaient l’une l’autre, se prêtaient les parures, les sandales, les corsages, les jupes, les soutiens-gorges et jusqu’aux culottes. On partageait sa recette de la nuit avec celle qui, pour une raison ou une autre, n’avait pas pu faire le trottoir. Les plus âgées d’à peine un ou deux ans jouaient le rôle de tutrice, de conseillère ou de maman. Lors, je ne comprenais pas grand-chose de la vie, des êtres et des choses; mais aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de me demander, abasourdie, comment donc un monde d’enfants-parias, abruties, marginalisées, ayant grandi sans affection, vouées à l’aliénation, ait donc pu cultiver la solidarité humaine à l’élever jusqu’au ciel, comme une leçon de décence à la société d’adultes qui les avait poussées à cette scandaleuse et révoltante extrémité.

Mes petites compagnes de bagne, je les aimais toutes, mais j’avais ma préférée. Elle était très affectueuse, tellement aimable, et sympathique autant. Un cœur d’or. Suzette qu’elle s’appelait, une gamine du même âge que moi, qui avait passé une nuit blanche à mon chevet, une fois où j’avais eu la vilaine idée de contracter une méchante grippe. Je sens encore contre mon visage le doux contact maternel de ses mains dans lesquelles elle me faisait boire le thé au gingembre qu’elle m’avait préparé. Le plus émouvant est que, ce soir-là, elle avait chômé dans l’unique but de faire l’infirmière à mon chevet. Elle m’avait veillée, soignée, dorlotée, bercée, affectionnée avec tout l’amour, toute la tendresse qu’y puisse mettre une vraie maman…

Suzette, elle, n’avait pas été rèstavèk, mais c’était tout comme. Elle était comme nous toutes : enfant du pain noir, jamais scolarisée, bête de somme, souffre-douleur. De même que chacune d’entre nous, elle avait sa propre histoire, son propre cheminement qui l’avait conduite vers nous ses petites camarades de malheur dans le gouffre de la déchéance.
Elle n’avait pas encore six ans quand son père déserta la maison, abandonnant elle et ses deux sœurs, à la charge de sa pauvrette de maman sans ressources. Le monsieur n’avait jamais donné signe de vie depuis. Par la suite, sa maman se mit en ménage avec un homme bourru, un alcoolique qui buvait comme un trou, perdait ses quatre sous au jeu et les battait toutes les quatre, mère et filles. A sept ans, elle était contrainte, sous l’injonction de son beau-père, d’aller faire la mendiante dans les rues. Si elle avait le malheur de rentrer les mains vides, elle était accusée de n’avoir pas assez tendu les mains et le fouet se chargeait de lui apprendre à mendier. Comme le plus souvent elle ne put obtenir grand-chose de la générosité de la rue, sa chair connut les lacérations du fouet presqu’en permanence. Un jour où sa peau écorchée en avait marre des coups de ceinturon de son ivrogne et fainéant de beau-père, la fillette de dix ans s’enfuit du logis pour ne plus jamais y remettre les pieds…

Il y a déjà un siècle que je ne l’ai pas revue, ma petite Suzette, elle qui m’avait permis de faire connaissance avec la bonté du cœur humain, elle qui m’avait donné à cueillir à bras levés des étoiles dans le ciel de la pure amitié. Dis, ô voie lactée ou chemin perdu, où est-elle passée! Qu’est-elle donc devenue? Ma chère amie, mon premier amour!… Je ne vais pas rapporter ici combien je l’aimais, elle le savait déjà.

Ciel! Si je n’avais pas fait mien un certain brin de volonté pour fuir la géhenne des Lafortune, Dieu seul sait s’il y aurait assez de place aujourd’hui dans mon cœur pour accumuler toutes les rancœurs du monde. Cette fuite me fut bien salutaire, bien qu’elle fût pour moi une descente vers l’abîme en m’amenant à deux doigts de sombrer dans la prostitution juvénile. Si je n’avais pas eu l’instinct de décamper à temps, j’aurais fort probablement été initiée. Aurais-je eu le choix? Je me demande encore aujourd’hui où avais-je trouvé le courage de fausser compagnie à la triste compagnie, car tout concourrait à me maintenir dans le triste milieu. Côté sentiment par exemple, les liens du cœur m’avaient déjà si solidement attachée à ces petites prostituées que je ne croyais pas pouvoir me passer de leur amitié et de leur affection.

Un soir de samedi où elles m’avaient laissée seule dans la masure pour aller battre le pavé, je rassemblai les morceaux épars de mon courage et je vidai les lieux. Autant dire que je me sauvai une fois de plus. L’angoisse dans la gorge, les larmes aux yeux, je levai mes pas mal assurés loin des seules vraies amies que j’avais eues jusque-là. De là, je trainais le poids de mes quatorze ans vers ailleurs, vers la solitude, vers l’inconnu, vers la belle étoile, vers la servitude sous d’autres toits et tout ce qui s’ensuivit.

D’enfant de la douleur, j’avais fini malgré tout par devenir une adolescente animée d’une forte volonté de vivre. Si à dix-huit ans je me donnais toujours à la domesticité, j’avais néanmoins eu la volonté de changer la nature de la corvée. N’étant plus la rèstavèk sans solde de naguère, la corvée n’avait fait, en réalité, que changer de nom. A titre de servante, je me tuais à faire le ménage, la cuisine, la lessive et le repassage pour une pitance, pour un vrai caca d’hareng. Qui pis est, chez une harengère où j’aurai été encore loin de connaître le bonheur du poisson dans l’eau, chez une poissarde qui m’aura engueulée comme du poisson pourri.

Entre deux esclavages, j’avais effectué un tour au bercail. C’était pour constater que la vallée de larmes des miens avait gagné sur la rive. J’avais été de retour, accueillie par la montagne d’alluvions déposées par toute une accumulation de tragédies familiales. Ma maman avait fait voile pour le pays-sans-chapeau. Deux de mes frères avaient franchi pour toujours la porte du royaume de maître Agwe quand leur damnée embarcation baissa pavillon devant la colère des eaux…

Mes frangins périrent comme ils avaient été conçus, comme ils avaient vécu : en inséparables frères. Un jour où ils avaient décidé de prendre le taureau de la vie par les cornes, les frères jumeaux avaient liquidé leurs maigres biens pour se payer un voyage vers une certaine destination.

Ils avaient fait leurs adieux à leur habitation natale par une soirée sans lune, soirée de cigales aphones et de lucioles aveugles. Ils auront marché deux jours durant, à travers une végétation ingrate et une infrastructure accidentée jusqu’à un port clandestin où ils s’embarquèrent à bord d’un grand cercueil surchargé qui mit la voile sur une mer démontée. Mes frérots n’auront jamais revu le soleil. Ils n’auront jamais connu ce qu’il y a au-delà de l’espoir. Tentant la phénoménale traversée vers Miami, ils laissèrent leurs vingt-deux ans dans la cale immergée du négrier naufragé. Ils n’auront pas vu Miami qui, avaient-ils entendu dire, est une ville tout pavée en dollars, ville féerique, ville-bassin-de-félicité, un certain paradis, un paradis certain où l’on entre sans passer par la mort.

Que leurs âmes de marasa indissociables reposent en paix!…

Mon autre frère, psychiquement dérangé sous les frappes démentielles des adversités, est devenu un clochard qui fait l’amusement public, bien loin de son patelin, dans une grande ville inconnue où on l’appelle tout naturellement : le fou.

En toute logique, il n’aurait pas toujours été fou puisque, à un certain tournant de sa folie, il avait su faire preuve d’assez de lucidité pour emprunter l’unique voie qui l’empêcherait de crever de faim. Sa raison de fou l’avait conduit directement au marché du sang où il monnayait son sang à raison de quinze gourdes le litre.

En ces temps-là, le commerce du sang marchait bien. Les crève-la-faim se faisaient désanguiniser pour une miette de pain. Certains d’entre eux mouraient d’anémie avec le morceau à la bouche. Comme beaucoup d’autres miséreux de son état, mon frère survivait de la vente de son sang. Il avait commencé par en liquider un litre, ensuite deux, encore un, puis quatre, et d’autres suite à beaucoup d’autres…

Commerce de malheur! On dirait que le prix du sang était fixé au taux de la folie.

Des années depuis, mon père git dans la réclusion au monde des impotents, agonisant dans une crasseuse retraite sans le sou. Et pourtant, le vieux avait sarclé des carreaux et des carreaux de terre dans sa vie!…

Toute sa vie, il avait défriché, arrosé et planté des hectares et des hectares de surface dont pas un iota, pas un soupçon de lopin ne lui appartenait. Lui qui avait tant lutté avec la terre, lui qui avait appris à maîtriser la rébellion des saisons folles, lui qui avait chaque jour bravé le plomb du soleil tropical, lui dont la sueur et les larmes avaient suppléé aux carences de pluie, il aura donc vécu sans titre de propriété.

Que ce soit le saint Dieu du ciel ou le pécheur-deux-bras-balancés de la terre qui a décidé qu’il en soit ainsi, mon père n’avait pas rechigné à la tâche. Pour se créer l’illusion d’exercer un certain contrôle sur son destin, il avait accepté de faire la vie en infatigable bagnard. Il avait fait la vie en bon vieux bondieusard, quoique sans Dieu, car il était seul avec sa misère noire sous le ciel bleu, seul avec son statut de paria sous le ciel de Dieu. Définitivement seul avec sa houe ébréchée de paysan pauvre pour affronter les caprices des saisons et braver les aspérités des années. Seul, il endurait les douleurs du labeur pour finalement partager avec autrui les roses de la récolte. Tout compte fait, il levait la houe et jouait de la machette, douze à quatorze heures par jour, pour faire le plein dans les greniers des grands propriétaires fonciers dont il était l’esclave-métayer qu’on dit par euphémisme- à tour de rôle. Esclave ou métayer, il était pratiquement vache laitière. Taillable et corvéable, tel le bûcheron de la fable. Il sarclait, plantait et récoltait, se vidait de lui-même, jusqu’à la saison où ses dernières forces l’avaient trahi, l’abandonnant avec force illusions assassinées. Ereinté, écrasé par la cruauté de la corvée, il s’était définitivement retiré dans son coin, passant ses journées à mâcher le tuyau de sa pipe, laissant ses vieilles illusions accrochées aux épines des champs.

Quant à moi, j’avais fait mon entrée sous le toit de la domesticité, laissant sur le seuil mes vertes années que je n’aurai pas retrouvées en m’en allant. J’aurai laissé à la ville les oripeaux de mon enfance hypothéquée contre rien, mes fragiles ans cruellement meurtris, ma prime adolescence mutilée, le tout pendu comme un macabre trophée à l’arbre de la conscience des bourreaux…

Père, mère, enfants : même parcours. Même désastre. Même douleur. Même châtiment. Même drame.

Et le petit drame de la vie, le grand drame pour la survie, continuait à dérouler ses actes hideux et ses malsaines péripéties.

De retour à la ville, j’entrai au service de madame Descieux en qualité de bonne à tout faire. Bonne d’enfants, cuisinière, ménagère, lavandière et repasseuse à la fois, j’étais constamment attelée à ma charrue comme un bœuf dans un moulin à cannes. Le baisser-lever sans répit, de cinq heures du matin à neuf heures du soir, tel était mon lot quotidien. Je n’avais pas droit à un jour de repos. Même pas un jour de congé-maladie. Du reste, je n’avais pas le droit d’être malade. Et puis, il n’y avait pas de sinécure en la maison Descieux. Et c’était comme ça, et c’était tout à fait juste, parce que le sinécurisme est un phénomène qu’on ne rencontre et ne tolère que dans la fonction publique.

Dans la maison Descieux, la déférence était la règle majeure. On y accordait tant d’importance que, à mon arrivée, la maitresse de maison m’accueillit avec tout le respect dû à mon rang de servante : “Eh, écoutez donc, ma fille!… Les gens d’ici ne sont pas vos pareils, il n’y a pas un seul d’entre eux qui vous a eue pour condisciple sur les bancs de l’école et, par conséquent, votre statut de servante vous soumet tout naturellement à l’obligation de désigner tout le monde ici sous le vocable de « monsieur », « madame » ou « mademoiselle », selon le sexe… C’est compris?”

-Oui, Madame.

J’avais si bien compris cela et bien d’autres choses encore que Madame ne trouvait rien à me reprocher, toute pointilleuse qu’elle était. Des mois et des mois passèrent au cours desquels tout allait à merveille dans un monde mal fait, sans anicroche aucun. Je liquidais ma dure tâche quotidienne avec tout le soin et tout le dévouement nécessaires, à la grande satisfaction de Madame qui me complimentait entre deux insultes de ses moments de hargne et de coup de sang. Toutefois, je tenais le coup tout en évaluant les possibilités d’économiser un peu d’argent de mon insignifiant salaire afin de me lancer dans un petit commerce qui me libérerait de la servitude pour l’aisance et la béatitude des autres. Je vendrais quoi alors? Un peu de tout. Des vêtements pèpè, du chen janbe, de la fritaille, et n’importe quoi encore. L’important est que je prendrais enfin mon indépendance, aussi fragile qu’elle serait… J’en étais là, à mes judicieuses spéculations, sans pouvoir imaginer que ma vie se préparait à basculer dans l’absurde. Elle bascula en effet dans l’horreur d’une scène surréaliste d’un soir de drame sans masques.

Ce soir-là, je reçus une visite des plus inattendues dans le dépotoir qui me servait de chambre. Devant moi se tenait, non pas une ombre, mais monsieur Descieux en personne, le mari de Madame. Oui, il était là, “chez moi”, à cette heure indue. Je n’eus pas le temps de deviner le pourquoi de sa présence qu’il me bouscula et me fit chuter sur la couche. Terrassée, terrifiée, je me débattais, me défendais du bec et des ongles. Des ongles surtout. Je hurlais, mais mes cris, perdus dans le silence et l’indifférence de la nuit, ne m’étaient d’aucun secours… Ça y est. J’y étais. Immobilisée sous le poids d’une force physique de beaucoup supérieure à la mienne.

Le pénis, d’une circonférence à effrayer les vagins les mieux exercés, trouva le chemin de mes cuisses. L’engin monstrueux contourna le bas de ma culotte sur un côté et s’enfonça en moi d’un coup vif, sec et douloureux. Ma chair défaite et concédée criait grâce, car à vingt-et-un ans, je promenais encore ma virginité sous le soleil. Plongée dans un état de semi-inconscience, j’étais prise inconsciemment, pénétrée sans ménagement, avec un sauvage appétit réglé à l’aune d’une bestiale frénésie. La sensation de feu de ma chair labourée!… Ȏ, douleur de ma chair fendue, ouverte, écartelée, déchirée!… Du viol, de la violence, du sexe et du sang!… La couche était transformée en une mare de sueurs, de spermes et de sang; une mare d’abjection, de honte, d’opprobre et de saletés. Et de saletés encore…

Je passai le reste de la nuit à pleurer. Pleuraient mon cœur et mes yeux contre le souillant, l’horrible, l’odieux, le nauséabond, le déshonorable, l’affreux, le fangeux, le révoltant, l’abominable, le déshumanisant, l’irréparable. Bref, le condamnable. Pleuraient entre mes cuisses en feu les corolles déchirées de ma fleur violentée. Le moindre mouvement m’arrachait une douleur atroce, abominable. Une fièvre brûlante avait pris possession de mon sang, une affreuse migraine me battait les tempes, ma tête résonnait comme un tambour sous les baguettes enragées du yanvalou. J’avais mal, très mal, si mal…

Quand au matin, je n’allai pas comme d’habitude servir à Madame son café au lit, elle s’amena en colère vers le dépotoir pour me demander : “-Eh, ma fille! Quelle est cette histoire? Où est mon café?…”

Sans prononcer une seule parole, je lui mis sous les yeux mes haillons et ma culotte ensanglantés, laissant à mon silence le soin de tout lui raconter : “Monsieur ton mari s’est égaré dans la nuit, il a été parachuté ici, poussé et guidé par je ne sais quel démon, il m’a couchée de force, il m’a déflorée, et puis… »

Madame s’affola: “Qu’est-ce que c’est que cette histoire?… Parle, je t’en prie!… Au nom du ciel!…”

Je parlai enfin, racontant d’une voix propre la sale histoire de la nuit. Ma voix blanche et brisée, provenant directement de mes cuisses torturées, reprenait mot pour mot ce que mon silence éloquent avait déjà bien pris le soin de communiquer à Madame. Confrontée à la vérité, elle s’effaça en coup de vent, comme en proie à la folie, les deux mains en l’air, les deux mains battant l’air, en signe de détresse, en supplication vers le ciel.

-Ȏ ciel, que t’ai-je donc fait pour m’accoler un cochon pareil pour mari!

Je restai cloitrée dans le réduit durant toute la matinée. Madame Descieux vint me retrouver vers le milieu de l’après-midi, me remit une somme d’argent trois fois supérieure à mon salaire et me pria sagement, me supplia presque, de m’en aller. Je pris l’argent et l’en remerciai. Mais avant de partir, j’eus le soin de laisser le généreux surplus sur le guéridon du salon, sur l’inconscience de Madame, sur la conscience de Monsieur.

Un mois plus tard, je crachais. J’avais contracté ce genre de crachat assez fréquent chez les femmes en état de grossesse. Le doute n’était plus permis, les symptômes classiques étaient là : la non-coulée des règles, la grosseur inhabituelle des seins, la pigmentation des tétins, le vomissement et la perpétuelle fatigue… C’était certain: le redoutable s’était produit. J’étais enceinte. Je portais dans mon flanc les fruits d’un péché que je n’avais pas commis.

Je rentrai au bercail, les mains vides et le ventre plein. En fait, j’attendais mon enfant. De rèstavèk à servante, tout mon bilan, c’est mon enfant. Mon pauvre bâtard à naître.

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